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Agnès FONTVIEILLE-CORDANI, Stéphanie THONNERIEUX (éds.)

L’Ordre des mots à la lecture des textes

Agnès FONTVIEILLE-CORDANI, Stéphanie THONNERIEUX (éds.), L’Ordre des mots à la lecture des textes, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, Collection Textes & Langue, 2009, 464 pp.


Cet ouvrage rassemble les textes des communications présentées à l’occasion du colloque « L’Ordre des mots à la lecture des textes », organisé en octobre 2005 à l’Université Lumière – Lyon 2 par le groupe de recherche « Textes & Langue ».
Comme le soulignent les éditeurs, la question de l’ordre des mots présente des implications philosophiques, idéologiques et esthétiques, la linéarisation du discours étant identifiée à une hiérarchie supérieure à lui : on a pu établir une corrélation entre l’ordre du discours et l’ordre de la pensée, l’ordre de l’affectivité, l’ordre métaphysique. Le volume vise précisément à circonscrire la problématique tout en ouvrant de nombreux chantiers de recherche, à cheval entre grammaire et stylistique.
Les contributions sont organisées en cinq parties. La première vise à poser la problématique dans sa composante grammaticale ou linguistique. En effet, Georges MOLINIÉ ouvre le volume avec une analyse de la réception, à savoir l’effet, sur le lecteur, de la prolation spatio-temporelle de la séquence. Selon MOLINIÉ, il s’agit d’un paramètre dynamique plutôt que statique, qui est lié à des facteurs multiples, dont les déterminations historiquement marquées de la langue, celles du contexte et du cotexte (La question du marquage à la réception, pp. 19-26). Ensuite, plusieurs auteurs proposent une vision de l’ordre des mots selon laquelle la variation joue à l’intérieur même de la langue et tout fait de position exploite une possibilité inscrite dans la langue ; dans cette optique, la notion d’« ordre stylistique » doit être nécessairement révisée. Ce sont surtout certaines configurations typiques qui attirent leur attention, telles l’insertion, l’antéposition et la postposition. Catherine FUCHS présente une étude sur la postposition du sujet, en argumentant qu’elle n’occupe pas une marge de liberté qui se définirait par une absence de contraintes de langue ; bien au contraire, elle s’inscrit dans le champ des régularités du système (La postposition du sujet nominal : paramètres linguistiques et effets stylistiques, pp. 27-44). Nathalie FOURNIER s’intéresse à l’insertion de constituants détachés entre le sujet et le verbe, et montre que d’un point de vue statistique ces constituants sont fondamentalement tournés vers le sujet, sur les plans référentiel, syntaxique, sémantique et communicationnel (Les insertions entre le sujet et le verbe dans la prose classique, pp. 45-68). Sylvianne REMI-GIRAUD examine les caractéristiques de la position initiale du circonstant de lieu et met en évidence que certains mécanismes syntaxico-sémantiques permettent de distinguer au moins deux types de circonstants, qui sont associés à des effets de sens très variés (Les traîtrises de la position initiale du circonstant : le cas du complément de lieu, pp. 69-84). Joëlle GARDES-TAMINE part d’une étude typologique sur l’ordre du sujet et du verbe en proposition principale pour proposer une réflexion théorique sur le style : celui-ci se définit non pas en termes d’écart, mais en termes de prolongement de la grammaire vers une dimension rhétorico-pragmatique (De la micro-grammaire au style : la postposition du sujet, pp. 85-100). Jean-Michel GOUVARD propose une analyse de corpus sur les adjectifs épithètes caractéristiques de l’écriture poétique française : son hypothèse est que l’adjectif antéposé tend à former avec le nom qu’il qualifie une expression linguistique renvoyant à un « type » plutôt qu’à une entité particulière (Remarques sur la syntaxe des épithètes dans les textes poétiques, pp. 101-118). Jean-François JEANDILLOU traite de la distribution des mots dans le vers classique, en se focalisant sur les compléments prépositionnels du verbe, de l’adjectif et du nom. Il pose l’hypothèse que l’ordre progressif (tête > complément) est renversé pour des raisons métriques, et que c’est l’assouplissement des contraintes dans la versification moderne qui a rendu l’inversion facultative et archaïsante (Est-ce que de Baal le zèle vous transporte ? Aspects de la métaposition dans l’alexandrin classique, pp. 119-136).
La deuxième partie du livre est consacrée à l’appréhension symbolique de l’ordre des mots, qui en a fait un lieu privilégié du marquage de la littérarité. Pascale MOUNIER s’occupe des moyens que possède la phrase romanesque de la Renaissance pour transcrire l’évolution des événements. Il identifie des mécanismes de manipulation syntaxique récurrents et qui sont susceptibles de véhiculer le point de vue de l’auteur sur la matière racontée (La chronoloogie des événements et son organisation syntaxique dans quelques romans de la Renaissance, pp. 139-156). Nicolas LAURENT propose une réflexion grammaticale et stylistique sur la distribution des noms propres désignant la divinité dans les sermons de Bossuet. À l’aide d’une étude statistique, LAURENT traite les occurrences du nom divin en emploi allocutif et délocutif, primaire et secondaire, et met en évidence que la phrase de Bossuet semble refléter, dans l’ordre des mots, un parcours diathétiquement orienté de la créature vers Dieu ou de Dieu vers la créature (Le nom divin et l’ordre de la phrase chez Bossuet : aspects d’une stylistique positionnelle, pp. 157-168). Delphine REGUIG-NAYA revient sur la querelle qui a entouré l’emploi de l’ellipse dans La Princesse de Clèves, en posant son regard sur la redéfinition de la notion de clarté. Le dogme de l’ordre naturel des mots est remis en question par un courant du « classicisme » hostile au littéralisme incarné par la coïncidence normée de l’ordre des mots et de celui des idées (Clartés de l’ellipse : ordre des mots, logique du texte dans La Princesse de Clèves, pp. 139-156). Violaine GÉRAUD se penche sur l’ordre des mots dans la « tragédie bourgeoise » de Diderot et de Beaumarchais. Elle argumente que l’écriture des scènes d’acmé pathétique fait écho aux débats linguistico-philosophiques courants à l’âge des Lumières sur la malléabilité de la syntaxe, ou bien sur l’existence d’un ordre naturel reflétant l’ordre de la pensée (L’ordre des mots dans la crise pathétique du drame sérieux chez Diderot et Beaumarchais, pp. 183-194). Jacques DÜRRENMATT analyse le style du roman Solitaire de Victor d’Arlincourt, dont le goût pour l’inversion lui valut le surnom de « vicomte inversif ». Parmi les originalités syntaxiques de cet ouvrage, DÜRRENMATT met en relief la tendance à antéposer systématiquement les compléments, en soulignant qu’elle fut souvent jugée par la critique de l’époque non pas en termes de style, mais d’idéologie linguistico-philosophique (Haro sur le vicomte inversif ! De l’inversion comme enjeu esthétique au début du XIXe siècle, pp. 195-206).
La troisième partie est axée sur l’analyse génétique du texte, à travers l’examen des variantes et variations. Catherine COSTENTIN travaille sur la tension entre la norme syntaxique et l’ordre singulier du discours littéraire chez La Rochefoucauld. Le regroupement par cas de figure et l’examen des variantes font apparaître que cet auteur a pris progressivement confiance avec certains contournements de l’ordre canonique ; en même temps, l’abandon des schématismes semblerait dû au souci pédagogique de rappeler l’inconfort que la maxime doit produire dans l’esprit du lecteur (L’ordre des mots dans la genèse des Maximes de La Rochefoucauld. Y a-t-il une téléologie possible des variations du corpus ?, pp. 209-224). L’attention exceptionnelle dévouée à la syntaxe plutôt qu’aux choix lexicaux justifie l’extension de l’étude de Noël DAZORD sur Flaubert. S’appuyant sur la comparaison des manuscrits, DAZORD met en évidence la récurrence d’un retournement dans l’ordre des mots par le placement du verbe en fin de syntagme. Cette « tournure à arête verbale » segmente la phrase en lui donnant une apparence de rythme ternaire (La phrase à arête verbale dans Madame Bovary, pp. 225-258). Isabelle SERÇA se focalise sur l’ordre de mots dans l’espace graphique de l’écriture. Elle met en évidence que, lorsque la linéarisation la plus courante des éléments est bousculée, la tension sur l’axe syntagmatique est « traduite » par la ponctuation. Celle-ci, à son tour, permet de modifier le modèle imposé par la tradition rhétorique (Ponctuation et ordre des mots, pp. 259-274). En revanche, l’axe paradigmatique s’impose à côté de l’axe syntagmatique dans la contribution de Janeta OUZOUNOVA-MASPÉRO. Celle-ci aborde la problématique de l’ordre des mots dans le contexte de la « réécriture » en se focalisant sur un ensemble de manuscrits de brouillon de La Jeune Parque de Valéry (Genèse et ordre des mots. De la phrase au texte, pp. 275-286). Régis MISSIRE et Christophe GÉRARD exposent les principes de la description morphosémantique. Il s’agit d’une approche méthodologique appliquée à la phrase et au texte, dont le concept clé est la forme tactique. Celle-ci peut être définie comme une structure linéaire ordonnée d’unités sémantiques, et peut être saisie à travers l’étude de l’appariement entre formes sémantiques et formes expressives [i]Textualité et linéarisation du sens, pp. 287-302).
La quatrième partie du volume se focalise sur la façon dont les changements dans l’ordre des mots affectent le point de vue et l’énonciation. Le but de la contribution d’Alain RABATEL est d’éprouver l’hypothèse de l’influence énonciativo-pragmatique de l’ordre des mots. Pour ce faire, il compare des séquences textuelles constituées de deux propositions, l’une décrivant une action, l’autre décrivant le cadre où cette action est accomplie. Cette analyse met en évidence que la position des phrases entraîne plusieurs effets de sens, notamment sur la saillance de l’énonciateur Effets sémantico-pragmatiques de l’antéposition ou de la postposition des énoncés statifs dans les suites passé simple + imparfait ou imparfait + passé simple, pp. 305-318). Anne-Marie PAILLET-GUTH approfondit la relation entre l’antéposition de l’adjectif épithète dans le syntagme nominal et l’effet d’ironie dans le texte. Selon l’auteur, plusieurs facteurs entrent en jeu : d’abord, la position de l’adjectif permet de mettre plus ou moins en relief la pertinence d’un trait inhérent au substantif, ce qui constitue un acte énonciatif d’évaluation ; en outre, la faible valeur informative de l’épithète lui permet de renforcer la dimension présuppositionnelle, ce qui provoque un effet de connivence avec le lecteur ; enfin, l’antéposition met en scène l’énonciation ironique elle-même (Adjectif et ordre des mots dans l’ironie littéraire, pp. 319-334). Claire STOLZ étudie l’hyperbate par rallonge dans deux romans du XXe siècle, Le Ravissement de Lol V. Stein et Belle du Seigneur. Les phénomènes de polyphonie associés à l’hyperbate sont regroupés sous quatre classes, qui sont analysées par la suite : un décrochage énonciatif marquant un changement de locuteur ou d’énonciateur ; un décrochage énonciatif marquant une superposition polyphonique du personnage-énonciateur et du narrateur-locuteur ; une superposition des points de vue du narrateur-énonciateur et du personnage-locuteur ; un dédoublement énonciatif (Ordre des mots et polyphonie : l’hyperbate chez Albert Camus et Marguerite Duras, pp. 335-354). Le roman Belle du Seigneur revient dans la contribution de Stéphanie THONNERIEUX, qui analyse l’emploi réitéré des « constructions absolues » dans les descriptions des personnages. Ces constructions se rattachent à la prédication principale du groupe nominal, sans marqueur spécifique, mais font l’objet d’un allongement syntaxique qui leur confère le statut de prédications secondes. Cependant, elles font appel très souvent aux connaissances encyclopédiques du lecteur et jouent un rôle précis dans la progression thématique du texte, si bien qu’elle prennent parfois le pas sur la prédication principale (Détachements syntaxiques, déchaînements romanesques : aspects du portrait dans Belle du seigneur d’Albert Cohen, pp. 355-370). Geneviève SALVAN enquête sur l’écriture d’Annie Ernaux dansJournal du dehors. Ce texte se signale par l’emploi massif du discours direct, qui s’insère dans le texte selon des configurations qui affaiblissent le lien syntaxique avec le verbe introducteur. Le style résulte dépourvu de signes extérieurs de subjectivité, ce qui est dû moins à des transgressions syntaxiques visibles qu’à une sorte d’économie des moyens linguistiques, grâce à laquelle la phrase nominale est érigée en forme phrastique privilégiée (Ordre des mots et discours rapportés : les discours directs « sans ancrage » dans Journal du dehors d’Annie Ernaux, pp. 371-384).
La cinquième et dernière partie du volume est consacrée à la délinéarisation de la phrase dans le discours contemporain. Éric BORDAS parcourt des extraits de Carco, de Cocteau, de Proust, de Jouhandeau, de Lorrain et de Genet, en examinant l’importance des tournures d’inversion, thématisantes et rhématisantes. Selon BORDAS, ces déplacements participent d’une dramatisation énonciative, mais la diversité des réalisations rend tout classement très insatisfaisant (Les inversions des invertis ?, pp. 387-402). Agnès FONTVIEILLE-CORDANI étudie la « manie de l’inversion » que Jean Genet partageait avec d’autres romanciers de son époque. Dans sa pratique littéraire, en effet, Genet réactive des tours quasi disparus contenant des éléments de forte ambiguïté interprétative. En outre, l’antéposition d’éléments clé du récit ont une valeur transphrastique qui sert à la construction thématique, plus que chronologique, du texte (Ordre des mots et utopie grammaticale chez Jean Genet, pp. 403-418). Madeleine FRÉDÉRIC analyse l’organisation de la phrase dans la production de Blaise Cendras, en se focalisant sur J’ai tué. Dans ce bref récit, les phrases sont extrêmement courtes et traversées par une quantité de figures de rhétoriques de répétition, qui entraînent irrésistiblement le lecteur de l’une à l’autre. Cela fait que le cadre de la phrase typographique s’avère aléatoire et l’ordre des mots, respecté en apparence, est plié aux exigences du rythme (Ordre des mots, désordre de la phrase, perméabilité générique chez Blaise Cendras, pp. 419-430). Julien PIAT aborde la problématique de l’ordre des mots chez Beckett, Pinget et Simon, avec une attention particulière pour les syntagmes détachés. Outre leur grand nombre, les constructions détachées font, chez ces trois auteurs, l’objet d’un travail d’expérimentation linguistique très net et imposent une lecture textuelle avançant par réanalyse. Les effets pragmatiques obtenus confirment la force du cadre de la phrase, tout en la dépassant (Détachements, ordre des syntagmes et construction du texte : de quelques problèmes syntactico-pragmatiques chez Beckett, Pinget et Simon, pp. 431-446). Philippe WAHL propose une analyse du tour d’extraction par c’est…qu- chez Marguerite Duras. Par ses implications syntaxiques et rythmiques, le clivage soutient la visée persuasive du discours durassien, il en assure la cohésion thématique et offre un point de bascule à ses apories (Emphase chez Duras : configurations discursives et variation contextuelles , pp. 447-464).



[SARA VECCHIATO]

Per citare questo articolo:

Agnès FONTVIEILLE-CORDANI, Stéphanie THONNERIEUX (éds.), L’Ordre des mots à la lecture des textes, Carnets de lecture n.12, 13, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=183

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