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Philippe BLANCHET et Patrick CHARDENET (sous la direction de)

Guide pour la recherche en didactique des langues et des cultures. Approches contextualisées, Paris, Editions des archives contemporaines, 2011, pp 509.

Ce guide, élaboré dans le cadre d’un programme de l’Agence Universitaire de la Francophonie, présente des repères fondamentaux sur le plan de la recherche en didactique des langues et des cultures ; il répond ainsi aux besoins sociaux engendrés par les enjeux de l’enseignement et de l’apprentissage en ce domaine. Les responsables du projet ont voulu créer un outil pour accompagner les étudiants et les apprentis-chercheurs dans leur démarche, et permettre aux chercheurs confirmés et aux spécialistes d’autres sciences de rencontrer la didactique des langues-cultures par le biais de l’interdisciplinarité.
L’ouvrage n’est pas exhaustif mais couvre une bonne partie de la recherche fondamentale. La diversité des points de vue, la variété des axes de recherches, obéissent à une approche globale. Le lecteur suit un parcours où la complexité inhérente au domaine de recherche, la souplesse et la flexibilité des observables, maintiennent leur cohérence et leur équilibre grâce à une orientation «contextualisée», que les responsables du volume proposent de définir d’emblée comme « écologique », c’est-à-dire fondée sur une démarche épistémologique encline à envisager les phénomènes observés à la seule lumière des décors contextuels qui les produisent. Ce choix, soulignons-le, participe d’un effort d’harmonisation dans la variété, étendu par les responsables du projet aux modalités terminologiques, qui débouche sur un index conceptuel à composante plurielle. La version interactive de l’index est consultable sur le site de l’AUF ; elle est d’autant plus intéressante qu’elle accueille les différentes définitions des notions reconnues comme fondamentales par les auteurs dans leurs contributions respectives.

L’ouvrage comprend quatre sections et 45 chapitres. Les réflexions de la première partie portent sur la nécessité d’inscrire toute recherche dans un cadre épistémologique et théorique. Philippe Blanchet et Patrick Chardenet, les responsables du volume, insistent sur le besoin de situer le projet dans un cadre de connaissances à l’intérieur duquel il pourra constituer « un parcours à la fois singulier et collectif », susceptible de produire une « connaissance consciente » (p. 7). Ces indispensables réflexions de cadrage participent de l’effort d’objectivation qui garantit la qualité de la production scientifique : s’il faut assumer la souplesse du cadrage – un cadrage influencé par les enjeux spécifiques du projet de recherche et susceptible d’être modifié et précisé au cours de son évolution – Blanchet et Chardenet voient, dans l’explicitation des choix et le maintien d’une posture critique envers les outils choisis, l’expression d’une démarche susceptible de garantir un cheminement véritablement scientifique.
Ayant défini, dans sa contribution à la première section du volume, la réflexion épistémologique comme une « réflexion de type méta-scientifique […] dont l’objectif est une connaissance de la connaissance » (p. 9), Philippe Blanchet situe la recherche-action en didactique des langues-cultures au sein des modalités de connaissance spécifiques des sciences humaines et sociales. Compte tenu de leur caractère intersubjectif, on comprend la nécessité d’un positionnement épistémologique et éthique fort. La relation directe entre les recherches didactologiques et les phénomènes humains et sociaux place les questions au croisement de l’épistémologie et de la méthodologie. Blanchet s’attache ainsi à préciser la notion de terrain de recherche – définie comme un « réseau d’interactions humaines et sociales, fréquenté et transformé par le chercheur, qui en fait partie de façon récursive » (p. 18) - et il aborde la question des corpus, dont le rôle dans la recherche en didactique des langues-cultures est mis en relation avec le statut des observables, qui demandent à être identifiés, dans toute méthode ethnographique, selon des critères de significativité plutôt que de représentativité. Ces prémisses inscrivent la restitution des recherches dans une démarche où l’explicitation des dynamiques qui ont orienté le parcours s’achève sur des modalisations que Blanchet compare à des métaphores « nécessairement simplifiantes mais le moins possible, qui aident à la compréhension et à l’action » (p. 19).
Didier de Robillard inscrit le choix de l’approche qualitative en didactique des langues-cultures dans le cadre d’une réflexion sur la notion de « représentation», présente en didactique et en sciences humaines. Pour l’A. la notion de la « représentation » et celle du « comprendre » interfèrent ; s’appuyant sur les travaux de Moore et de Jodelet pour montrer le lien organique qui s’établit entre représentations et objectifs, Didier de Robillard interpelle les herméneutiques de Gadamer et de Ricoeur pour suggérer que si la réflexivité participe de la construction de l’identité personnelle, elle devient cruciale dans le travail scientifique. En situant historiquement son discours, le chercheur présente l’expérience de sa propre trajectoire comme chaos historique, ce qui « ouvre la possibilité de donner sens aux autres, à leurs langues et cultures, qui, dans un premier temps, […] nous apparaissent comme des chaos incompréhensibles » (p. 28).
La nature variée des savoirs impliqués dans la recherche en didactique des langues-cultures et l’hétérogénéité des savoirs produits mènent, selon Jean-Claude Beacco, à concevoir la question méta-épistémologique comme une perspective indispensable pour saisir les relations entre les différentes formes de la connaissance émanant de ce domaine. Après avoir distingué quatre formes de savoirs (savoirs savants, savoirs savants diffusés, savoirs d’expertise et savoirs sociaux) qui circulent et interagissent en didactique des langues et des cultures, Beacco constate la suprématie des savoirs savants et souligne l’urgence de positionnements épistémologiques patents, à même de favoriser l’articulation des tous les savoirs impliqués et l’inscription de toute recherche dans l’ensemble des savoirs qui l’ont fondée.
Michael Byram se penche, dans sa contribution, sur la relation complexe qui s’établit entre didactique et recherche. Refusant de prendre en charge la distinction entre recherche qualitative et quantitative, Byram s’appuie sur son expérience dans le domaine de la compétence interculturelle et parvient à focaliser son attention sur une catégorie de recherche qu’il propose de nommer « recherche fondée sur une prise de position ». Les enjeux idéologiques de cette approche – qui vise le changement - sont évidents : le chercheur souhaite provoquer des modifications à partir d’un point de vue préalable où des valeurs entrent en jeu. Byram signale le faible nombre d’expérimentations inspirées de cette approche et attribue cette carence aux difficultés d’organisation et au manque de rigueur qu’on leur reproche.
La première partie du volume s’achève sur une contribution où Patrick Dalhet aborde le thème du plurilinguisme pour souligner les rapports de force sur quoi se fonde toute pratique plurilingue. La prise en compte de la dimension conflictuelle inhérente au plurilinguisme est selon Dalhet une condition indispensable à la valorisation des implications fusionnelles du concept.

La deuxième partie du volume poursuit les réflexions de cadrage en abordant la question méthodologique. Les éditeurs considèrent que la définition et l’actualisation des principes méthodologiques - indissociables des cadres épistémologique et théorique choisis - s’accompagnent d’une nécessité de transparence difficile à saisir dans sa totalité mais qui n’en représente pas moins le but auquel il faut tendre pour garantir la recevabilité et le partage des résultats et permettre ainsi à la recherche de concourir à l’effort scientifique collectif de diffusion des connaissances. Faute d’une méthodologie modèle, l’explicitation des méthodes concourt à la construction et au renouvellement méthodologique et assure la comparabilité des résultats.
L’explicitation du concept de sociodidactique est pour Marielle Rispail et Philippe Blanchet l’occasion de réfléchir à l’élargissement de la notion de « terrain » et à la centralité de la notion de « variation » en sociodidactique. L’observation des dimensions théorique et méthodologique de la sociodidactique interpellent la question de la contextualisation : en tant que recherche de terrain, la recherche-action menée en sociodidactique produit et diffuse ses résultats dans des contextes et s’occupe d’étudier des phénomènes contextualisés. Force est donc de constater la nécessité d’une prise en compte active de la contextualisation dans les pratiques sociodidactiques, sans oublier de concevoir cette contextualisation comme processus.
Avant de procéder à la présentation des principales méthodes, Philippe Blanchet se penche sur la question de l’interdisciplinarité envisagée comme option méthodologique, théorique et épistémologique susceptible d’assurer le dynamisme et le renouvellement de la recherche. Le partage des divers bagages méthodiques, conceptuels et théoriques que des chercheurs de disciplines distinctes décident d’apporter à un projet commun passe par l’explicitation, l’interprétation, la reformulation d’observables construits à partir de méthodes différentes. Ces transferts méthodologiques interdisciplinaires reposent sur l’articulation de la diversité relative d’apports distincts et sur son adaptation aux nouveaux contextes de recherche.
Un ample aperçu des principaux dispositifs de recherche est ensuite offert au lecteur : observation participante et enquêtes semi-directives et directives (Philippe Blanchet) ; entretiens et groupes de discussion (Patrick Chardenet) ; analyse de contenu dans le contexte des formations en ligne synchrones (Samira Drissi, Christine Develotte) ; analyse de discours dans le contexte des formations en ligne asynchrones (Christelle Celik et Christine Develotte) ; rôle des formes transcodiques dans l’interaction communicative en contexte argentin pour des débutants hispanophones (Estella Klett) ; analyse des discours en situation comme outil de recherches sur l’évaluation (Patrick Chardenet) ; rôle des poly-textes pour l’étude des imaginaires du plurilinguisme (Danielle Moore et Véronique Castellotti) ; proposition pour une grille d’observation des pratiques didactiques exemplifiée dans le contexte plurilingue de l’Afrique francophone (Bruno Maurer) ; méthode biographique (Muriel Molinié) ; analyses de tendances et analyses qualitatives dans le dépouillement des données (Thierry Bulot) ; analyse d’un corpus d’interactions verbales (Marielle Rispail) ; représentation graphique des composants de la représentation sociale d’une langue (Bruno Maurer). La richesse de cet aperçu est assurée par la variété des principes et des types de dispositifs présentés et confortée par l’harmonisation du schéma de présentation des données, organisé autour d’un plan où les auteur(e)s introduisent la méthodologie choisie, précisent les modalités de contextualisation des principes et des dispositifs et signalent les avantages et les limites de leurs choix.

La troisième partie du volume offre un vaste panorama des observables qui ont fait l’objet des recherches actuelles en didactique des langues et des cultures. La plasticité transversale aux champs de savoir constitue une clé de lecture privilégiée et essentielle pour une exploitation fructueuse des riches données que fournit cette section: en soulignant la contextualisation incontournable des faits présentés - qui s’inscrivent forcément dans le moment où l’ouvrage a été écrit et conçu - les éditeurs font de cette ample vue d’ensemble un état de l’art envisagé comme démarche préliminaire à tout travail de recherche. La synthèse des recherches actuellement menées en didactique des langues-cultures est axée sur l’émergence de nouveaux enjeux. La progression des faits présentés autorise l’instauration de liens que le lecteur peut approfondir grâce à des renvois constants d’un texte à l’autre.
Transposition didactique (Philippe Blanchet) ; pratiques plurilingues (Jacqueline Billiez) ; littéracie (Christine Barré-de Miniac) ; contextualisation (Bruno Maurer) ; compétences plurilingues et pluriculturelles (Véronique Castellotti et Danielle Moore) ; compétence interculturelle (Michael Byram) ; approches plurielles des langues et des cultures (Michel Candelier et Jean-François De Pietro) ; programmes et référentiels (Pierre Martinez) ; méthodes (Christian Puren) ; catégorisation des manuels comme supports pédagogiques (Michèle Verdelhan-Bourgade et Nathalie Auger) ; discours des manuels (Nathalie Auger) ; interactions en classe (Javier Suso López) et en ligne (Francine Cicurel) en situation d’enseignement-apprentissage des langues ; étude des interactions en ligne dans la didactique des langues et dans les sciences du langage (François Mangenot) ; évaluation (Patrick Chardenet) : les quinze contributions qui composent cette partie s’avèrent d’autant plus intéressantes que, face à la variation légitime des discours, le mode de présentation des observables est encore intentionnellement homogène (état de l’art de la question ; suggestions de recherche ; repères bibliographiques), ce qui rend plus aisée la comparaison entre les données offertes au lecteur et fait du guide un outil de recherche qui s’ouvre véritablement au vaste public qu’il vise.

Dans la dernière partie du volume, les chercheurs expérimentés cèdent la parole aux apprentis-chercheurs. La section offre des témoignages de recherches menées, souvent au sein de projets doctoraux, par six chercheures en didactique des langues et des cultures. La présentation des recherches se fait remarquer par la richesse des faits, des contextes et des dispositifs mis en jeu. La variation légitime des discours tenus par ces témoignages s’accompagne dans cette partie comme dans les précédentes d’une démarche homogène de présentation des travaux. Les éditeurs précisent que dans cette partie du volume, davantage que dans celles qui précèdent, des conditions étaient requises pour la présentation du projet : exposition des matériaux rassemblés, choix de leur mode d’exploitation, résultats obtenus et repères bibliographiques constituaient les éléments incontournables autour desquels les chercheures étaient censées articuler la présentation des projets. Ces témoignages de recherche représentent autant d’exemplifications réussies de la démarche que le volume préconise : problématisation, organisation et réalisation du projet de recherche s’inscrivent dans un décor épistémologique, théorique et méthodologique donné et font l’objet de précieuses réflexions en mesure d’alimenter des débats ouverts ou d’en susciter de nouveaux.
La variété des contextes et des dispositifs scientifiques convoqués est remarquable : le lecteur passe de travaux à orientation sociolinguistique comme l’étude des compétences plurilingues de jeunes filles d’origine migrante dans un lycée grenoblois (Patricia Lambert) à des recherches centrées autour de l’analyse de dispositifs pédagogiques (Haydée Silva s’occupe d’étudier le jeu en classe de langue) sans oublier l’analyse des pratiques langagières de l’enseignant de FLE (menée par Eliane-Gouvéa Lousada dans une classe de français de São Paulo et inscrite dans le cadre méthodologique et théorique de l’interactionnisme socio-discursif); l’apprentissage de la lecture à Madagascar (menée par Muriel Nicol-Guillorel au croisement de la sociolinguistique et d’une approche ethnographique centrée sur les interactions enseignant-élèves) ; l’étude de l’influence des aspects culturels dans l’enseignement du FLS au Québec (où Shenaz Bhanji-Pitman se penche de manière ponctuelle sur l’évolution de sa recherche détaillant les réflexions autour des choix qui ont fondé son projet doctoral); l’analyse (à la croisée de la sociodidactique et de la sociolinguistique) des dynamiques plurilingues identitaires d’enfants migrants dans le contexte d’une école francophone à Montréal (Elatiana Razafi).

Dans la postface, Patrick Martinez réfléchit au défi qu’entraîne la prise en charge de la fragmentation des objets et des méthodologies et souligne le paradoxe inhérent à la recherche en didactique des langues, qui se doit de dégager des modèles tout en reconnaissant l’hétérogénéité des contextes et la variation. « A une époque où il n’existe pas encore de professeur de didactique des langues ni de départements spécifiques dans les universités » (p. 438) mais face au constat de l’extension du champ de la réflexion en didactique des langues et des cultures, on peut supposer selon Martinez que le positionnement épistémologique de la recherche en didactique des langues et des cultures passe avant tout par une prise de conscience de son instabilité. D’après Martinez, les chemins de traverse que la didactique devra encore prendre avant qu’on puisse produire une conceptualisation acceptable du domaine nous parle de son impossible simplification. Le discours sur l’éthique ne fait donc que signaler la nécessité de la prise en charge de la fragmentation inhérente au domaine, pour que, loin d’entraver la recherche, elle puisse s’avérer outil indispensable pour mesurer les limites de la recherche en même temps que sa profonde richesse.
Les références et les repères bibliographiques, sitographiques, généraux et thématiques, confirment la valeur de ce guide. Le dynamisme qui traverse les différentes parties et contributions qui composent l’ouvrage s’inscrit dans une démarche qui recoupe la complexité vivante et interactive de la didactique des langues et des cultures.
En conclusion, on ne peut que souligner la pleine réussite du projet des éditeurs : conçu comme outil de travail mis à la disposition d’une large communauté scientifique pour que les données offertes puissent faire l’objet d’intégration, d’adaptations, de rectifications, de discussions, ce guide s’avère susceptible d’alimenter le débat scientifique et de stimuler la mise en place de projets de recherche-action véritablement inscrits dans le domaine de la didactique des langues-cultures. Le volume est donc à même de satisfaire les attentes du vaste public visé et, par l’ampleur du regard qu’il jette sur ce domaine et la richesse de ses repères, il confirme sa nature d’outil de travail indispensable pour tous ceux qui, issus de parcours variés, traversent, souhaitent traverser, ou croisent le vaste domaine de la didactique des langues et des cultures en ce début de XXIe siècle.

[Mirella PIACENTINI]


Per citare questo articolo:

Philippe BLANCHET et Patrick CHARDENET (sous la direction de), Guide pour la recherche en didactique des langues et des cultures. Approches contextualisées, Paris, Editions des archives contemporaines, 2011, pp 509., Carnets de lecture n.14, 15, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=200

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