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Michelle LECOLLE

Métalangage et expression du sentiment linguistique “profane”

Michelle LECOLLE (coord. par), Métalangage et expression du sentiment linguistique “profane”, in Le discours et la langue, Tome 6.1, Bruxelles-Fenerlmont, EME & Intercommunications sprl, 2014, pp. 195.

Dix articles rejoignent le tome 6.1. de la Revue Le discours et la langue, consacré au rapport entre métalangage et expression du sentiment linguistique « profane » : « Ce volume s’intéresse au sentiment linguistique qui s’exprime au travers de pratiques linguistiques réflexives, lorsqu’elles sont le fait de non linguistes – pratiques qu’on qualifie ici de « profanes » (Michelle LECOLLE, « Introduction », p. 7). D’emblée, la notion de « linguistique profane » nous apparaît précieuse, dans la mesure où elle apporte une perspective de confrontation avec la linguistique au sein du champ de l’analyse du discours, en prise directe avec « l’étude des représentations métalinguistiques ordinaires, qui concernent le langage, les langues, leurs variétés […], leur apprentissage…, telles qu’elles sont verbalisées […] sous forme de définitions, observations d’expérience, opinions, jugements et croyances, par des non-spécialistes du langage » (p.8). Quant à l’adjectif « profane », il découle de la définition de « linguistique “hors du temple“ », selon la belle formule choisie par Achard-Bayle & Paveau » (pp. 7-8) ; d’où, débouchent plusieurs appellations : « Linguistique populaire, naïve, spontanée, ordinaire, profane : les termes ne sont donc, certes, pas équivalents » (p.8).
L’ensemble des articles reflète la richesse méthodologique visible dans l’intersection entre trois références inhérentes : 1) au cadre historico-théorique, justifié par une mise au point sur le concept de « linguistique profane » (pp.7-9), 2) aux conditions de mise en œuvre des enquêtes concernant l’activité métalinguistique (pp. 9-11) et 3) au concept opératoire de « sentiment linguistique » (pp.11-12). A cet effet, les contenus alternant analyses d’expériences didactiques de pratique métalinguistique, de réflexions théoriques et historiques, révèlent une cohérence d’articulation selon qu’il s’agit des études contextualisées en perspective didactique (première partie), du discours de spécialité visant des expertises professionnelles (deuxième partie), des contributions concernant la linguistique historique et faisant le point sur des précisions terminologiques et conceptuelles (troisième partie).
Grâce à l’introduction (Michelle LECOLLE, pp. 7-18), le lecteur accède à l’articulation du dossier; on y présente les constantes de l’approche et des méthodes, les contextes et les sujets impliqués dans les travaux d’enquête caractérisant les contributions concernées (p.12), caractéristiques qui renvoient aux domaines de recherche des auteurs.
Dans la première partie du volume, les acteurs de la pratique didactique, ainsi que les enseignants-chercheurs engagés dans la formation-enseignants, trouveront un éclairage sur la portée de l’influence qu’ont les représentations des langues sur les processus d’apprentissage linguistique, c’est-à-dire dans les situations où l’activité métalinguistique est au cœur des activités. Du point de vue de la mise en pratique de l’activité métalinguistique, finalisée à des exigences de recherche, les articles ajoutent un point d’ancrage à la réflexion ciblant les « compétences » des sujets en contexte d’enseignement/apprentissage scolaire ; les contributions mettent en évidence que l’exploitation de la pratique métalinguistique peut justifier de réserver une plus forte attention aux aspects spécifiques de l’emploi d’une langue : « le discours métalinguistique scolaire est un observatoire particulièrement riche à explorer » (p. 31). Attaché au sens du mot « représentation », l’article de Michèle DEBRENNE (La conscience métalinguistique ordinaire et la linguistique naïve dans les travaux russes contemporains, pp. 19-30) rend compte des travaux contemporains des linguistes russes, centrés sur la théorie de la linguistique « naïve », ainsi que de la mise en place de la pratique métalinguistique, de l’acquisition du métalangage (p. 19), observés dans les expériences scolaires d’apprentissage de la langue russe. La contribution s’attache notamment à mettre en valeur ces études, « afin de permettre aux linguistes français d’avoir une idée de la richesse des travaux de leurs collègues russes » (p. 19). Si la motivation s’accompagne du sentiment linguistique par rapport à la langue à apprendre à l’aide des pratiques métalinguistiques, l’étude de Corinne GOMILA (« Fais tes syllabes ! » Quand le terme théorique est une unité opératoire, pp. 31-46) montre les raisons pour lesquelles on peut considérer le métalangage comme un terrain à explorer, en vue de négocier l’opposition entre une linguistique « savante » et une linguistique « profane » (p.32). S’appuyant sur un double corpus « – les extraits de séances de classe filmées en maternelle » et des « séances complètes de lecture de textes » (p. 32), son étude se penche sur l’analyse des énoncés métalinguistiques scolaires des apprenants des classes de français de Grande Section de maternelle et de Cours préparatoire ; elle met à l’épreuve la notion de « syllabe » à partir de la consigne « fais tes syllabes ! » (pp. 31, 34). Examinant les modes d’explication des apprenants (5-6 ans) et leur usage des mots, l’auteure établit la nécessité de ces opérations cognitives pour envisager les modes d’acquisition des propriétés d’un mot de la part des apprenants et pour en constater également le statut opératoire d’un « terme ‘de spécialité linguistique’ » (p.44) comme « syllabe », à l’issue d’une capacité terminologique non spécialiste, d’un usage non savant du vocabulaire métalinguistique chez les apprenants, ce qui amène l’auteure à constater la présence d’une « métalangue de transition ». Toujours dans le sillage de l’article précédent, Patrice GOURDET et Danièle COGIS (Un verbe c’est quelque chose : emploi « profane » ou emploi « savant » du métalangage à l’école élémentaire ?, pp. 47-62) abordent la problématique de l’activité métalinguistique qui se reflète dans « l’enseignement grammatical donné par les enseignants généralement non spécialistes de la langue » (p. 47) ; à l’aide d’une enquête réalisée auprès d’enfants du cours élémentaire, leur enquête se concentre sur les façons de définir le verbe, « Qu’est-ce qu’un verbe ? » (p. 48). Les résultats montrent que les façons de dire le verbe, de la part des enfants, apportent des éléments de représentation du verbe qui vont au-delà de la simple connaissance épilinguistique : « tous manient les formes verbales […] tous, ou presque se sont montrés capables d’expliciter des propriétés du verbe » (p. 59). Les auteurs ne manquent pas de faire une remarque pour ce qui concerne les enseignants impliqués dans cette activité ; ils établissent la présence d’un lexique métalinguistique chez les enseignants non spécialistes de langues, « porteurs eux-mêmes d’un discours, sinon profane, du moins peu savant » (p. 47), souvent conditionnés par le discours des manuels, ainsi que la présence d’un sentiment linguistique qui dépasse la dimension « profane » de l’appropriation d’un verbe chez les enfants, dans la mesure où « le discours de ces jeunes écoliers de 8-9 ans sur le verbe n’est déjà plus un discours profane » (p. 61). L’attention accordée aux processus d’apprentissage des langues sous la poussée des activités à visée métalinguistique entraîne une réflexion sur l’exploitation, de la part des enseignants, de la démarche métalinguistique. L’étude d’Angélique MARTIN-MASSET (Lexique métalinguistique et classes de français langue étrangère/seconde en France, pp. 63-75), qui conclut cette première partie, se penche sur ce que l’emploi du métalangage apporte en contexte scolaire et sa place dans les activités didactiques des enseignants ; les exemples proposés en milieu d’investigation, « classes d’initiation (CLIL, 1er degré, élèves de 6-11 ans) et de classes d’accueil (CLA 2ème degré, élèves de 12 à 16 ans) » (p. 63) prouvent qu’il ne suffit pas de parler des mots, de les décrire pour attester la présence d’une compétence métalinguistique, aussi bien chez les apprenants que chez les enseignants, car « [u]ne grande partie de la métalangue employée en classe fait partie du langage commun, ordinaire » (p.74).
C’est toujours dans le domaine de l’emploi et du rôle des pratiques métalinguistiques que se situent les articles de la deuxième partie du dossier, où l’expression du sentiment linguistique est abordée en contexte d’expertise à visée professionnelle. Cette partie fournit à la réflexion des traducteurs, des enseignants de langue et traduction ou des traducteurs-formateurs, un ensemble de ressources conceptuelles et d’approche pour ce qui concerne le champ des études portées sur les langues de spécialité, « définies comme étant à la fois langues et vecteurs de savoirs et de savoir-faire (Lérat 1995 : 11-12) » (p.77). Les spécialistes de la terminologie trouveront dans l’article d’Aurélie PICTON (Métalangage et sentiment linguistique des experts : regard en langue de spécialité, pp. 77-89) une avancée opérationnelle de la pratique réflexive de la langue via la pratique métalinguistique « pour l’analyse des langues de spécialité » (p. 86). Ayant recours à un corpus d’entretiens réalisés entre « terminologue et expert(s) » (p. 84), l’auteure remarque la façon dont les manifestations du sentiment linguistique basé sur « des contextes riches en connaissances » (p.80) s’appuient sur des marqueurs, tributaires des phénomènes de l’hyperonymie, de la définition et de l’autonymie, « c’est-à-dire des formes linguistiques qui permettent de rendre compte de fonctionnements stables et associables systématiquement à une interprétation sémantique (telle qu’une relation sémantique définie) » (p. 81). A l’issue de son enquête, l’auteure précise des points-clés problématiques : la dualité entre langue et connaissances, la complémentarité et l’« asymétrie » des compétences du linguiste et de l’expert et la co-construction interactive. Dans cette étude, la terminologie bénéficie d’un apport central quant à la place qu’elle occupe dans le domaine des langues de spécialité, à la lumière des « liens entre l’activité métalinguistique des experts et leur sentiment linguistique » (p.87). Si la linguistique « profane » est définie comme une « linguistique non savante » (p. 8), nous soulignons l’importance de l’expression du sentiment linguistique au sein des contextes les plus variés et exploitables de l’expérience professionnelle quotidienne. Dans le cadre de l’expertise professionnelle attachée à la parfumerie, l’étude de Gérard PETIT et Fanny RINCK (« Sentir des adjectifs » et « penser » avec le nez. Le sentiment linguistique dans les métiers du sensoriel, pp. 91-107) montre combien le rôle du langage est décisif dans la description des sens olfactifs et gustatifs dans « l’expérience de ce que G. Kleiber (2012 : 96) nomme « le paradoxe ontologique-dénominatif des odeurs » (p. 93) ; à l’issue de leur analyse, il apparaît que la subjectivité sensorielle prend son droit de cité dans les métiers du sensoriel dans la mesure où l’activité métalinguistique alimente « l’expérience du langage comme d’une heuristique de l’ordre de l’évocation et de l’élicitation » (p.105). Un ensemble de termes et catégories sémantiques, comme les adjectifs et les noms – utilisés par les parfumeurs et aromaticiens pour exprimer ce qu’ils sentent – permet d’aborder une « linguistique de la parfumerie » issue d’une approche d’analyse profane d’un langage commun tel que le métalangage le suscite. Si nous rappelons comment les expressions imagées donnent de la saveur aux mots pour nourrir le mode d’expression subjectif, nous pourrons accepter la proposition des auteurs selon laquelle : « penser avec le nez, penser sur le nez (Jacquet 2010) est un projet philosophique » (p.105).
Les contributions de la troisième partie se penchent sur le commentaire d’un mot ou d’une expression enrichissant une partie d’un « almanach terminologique » déjà envisagé (p. 15), qu’on pourra qualifier d’inédit du point de vue de l’emploi des outils d’analyse et du corpus choisi.Anne LE DRAOULEC, Marie-Paule PÉRY-WOODLEY et Josette REBEYROLLE (Glissements progressifs de « sémantique », pp. 109-126) abordent la problématique de l’adéquation du mot sémantique – mot appartenant « au domaine de l’étude du sens » (p. 109) – à un usage profane, lorsqu’il fait fonction de nom et d’adjectif ; à l’aide d’un corpus divers, étayé sur l’ensemble d’exemples tirés d’Internet (languefrançaise.net, par exemple), les auteures soumettent à l’analyse distributionnelle le mot "sémantique", en parvenant à trois catégories de sens : 1) la « sémantique blabla » - une sémantique identifiée comme « vilipendée par sa coupure avec le réel » (p. 115), 2) une « sémantique escroquerie » - issue des jeux sur les mots « pour oublier (ou faire oublier), pour travestir cette même réalité » (p. 116) et 3) la « sémantique bataille » - une sémantique qui s’appuie sur « le choix de dénominations » (p. 118). Leur étude permet de constater, en raison des contextes d’usage, « l’inventivité, la créativité » des locuteurs (p. 123). Une approche méthodologique orientée vers l’étude de la néologie et du néologisme est à la base de l’article de Gilles SIOUFFI, Agnès STEUCKARDT et Chantal WIONET (Le mot à la mode : usages et enjeux d’une expression métalinguistique profane, pp. 127-141). A l’issue d’une analyse diachronique du mot "mode", l’objectif est ici de cerner l’évolution et le statut épistémologique de l’ensemble de la terminologie profane associée à « jargon à la mode, expressions à la mode ou mots à la mode » (p.127) et à leur emploi courant. Axée sur un corpus varié dont les exemples sont tirés de dictionnaires de langue, de textes littéraires, de tweets, l’analyse permet d’établir que le mot "à la mode" met en dialogue la langue et le monde, dans les facettes liées à la mode, à la société et aux mots eux-mêmes, et que l’intérêt porté à cette expression ne fait que prolonger l’attention accordée à la question de la porosité entre métalangage savant et profane. Du point de vue des rapports politiques entre langues en contact en territoires multilingues, les lecteurs trouveront dans l’article de Bruno CORBON et Myriam PAQUET-GAUTHIER (Faux amis/vrais ennemis : réutilisations de la notion d’anglicisme dans le discours métalinguistique au Québec, pp. 143-173) un point de vue nouveau sur le mot anglicisme tel qu’il est envisagé par le discours métalinguistique, ce qui permet d’opérer une mise à jour sur l’approche à la « question linguistique » au Québec : l’emploi de la notion d’anglicisme en opposition au concept d’anglicisme justifie non seulement la posture d’approche des auteurs mais aussi le développement de cette mise à jour du mot, au vu de la nécessité d’une liberté d’analyse face à une « vieille histoire » (p. 145). Du Québec à la Belgique : dans le domaine des questions politiques de reconnaissance qui occupent une place prépondérante dans les discours sur les langues en territoires multilingues, la question de l’identification linguistique de certaines formes de variation de langue est au cœur de la recherche d’Antoine JACQUET (Les journalistes en Belgique causent-ils « belge », une fois ? Des belgicismes sur les sites d’information », Section Varia du dossier, pp. 177-193). L’auteur identifie la question linguistique du « belgicisme » moins dans un travail d’analyse purement linguistique qu’au sein d’un débat autour de la norme linguistique (p. 177), dont l’attention pointe des questions conceptuelles et des démarches méthodologiques. Le contexte est le contexte belge, le corpus est caractérisé par l’ensemble d’articles journalistiques en ligne, la problématique est centrée sur la notion de « belgicisme » au sein de la variabilité linguistique géographique du français.
Dans le domaine vaste du vocabulaire métalinguistique, l’intérêt du dossier s’accompagne de ce qui constitue – pour les acteurs du professionnel (traducteurs, formateurs des traducteurs, des interprètes, par exemple), pour les formateurs à l’enseignement des langues, les enseignants de langues-cultures, les enseignants-chercheurs en langues-cultures – une entrée prometteuse quant aux retombées dans la perspective d’une mise au point épistémologique sur les modes d’interroger les mots, de les appréhender, de les inventer, de les employer et de les récréer de nouveau ; ou encore, dans la perspective de la formation-enseignant telle qu’elle est promue par les directives des politiques de formation qui se basent notamment sur l’utilisation des approches biographiques et réflexives (Portfolio européen pour la formation initiale des enseignants en langues, 2007, pour n’en citer qu’un). C’est le concept de « pratique linguistique réflexive » qui enrichit ici le cadre d’un discours de mise en dialogue d’approches et objectifs de recherche, intégrant l’attention envers les compétences de contextualisation et de théorisation, exigences de remédiation aux catégories de « linguistique », d’ « observation », envers les « rapports entre langue et culture, entre langue et société, voire entre langue et nation, entre langue et sujets parlants, en termes d’émotion, de jeu, de manipulation » (p. 9).
La variété des contributions, généreuses en termes d’approches – connaissances en co-construction – en termes de références aux sujets – co-acteurs des recherches présentées – en termes de méthodologies, témoigne de nombreuses possibilités d’intervention dans les contextes les plus divers de l’expérience professionnelle, des pratiques didactiques et de la recherche, au fil des questionnements sur les modalités d’appréhension des langues et des cultures.

[Silvia Vecchi]


Per citare questo articolo:

Michelle LECOLLE , Métalangage et expression du sentiment linguistique “profane”, Carnets de lecture n.24, 25, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=360

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