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Annette BOUDREAU

À l’ombre de la langue légitime. L’Acadie dans la francophonie

Annette BOUDREAU, À l’ombre de la langue légitime. L’Acadie dans la francophonie, préface de Michel Francard, Paris, Classiques Garnier (« Linguistique variationnelle », 2), 2016, pp. 298.


Cet essai, comme l’écrit Michel Francard dans la préface du livre, suit deux fils rouges : c’est à la fois le récit d’une évolution personnelle et scientifique, et l’analyse de la situation sociolinguistique, doublement minoritaire, des locuteurs acadiens en Amérique et dans la francophonie (Préface, pp. 7-9). Dès les premières pages, l’auteure explique qu’elle a été fortement inspirée par le livre Retour à Reims de Didier Éribon, qui a choisi une narration à la première personne afin de mêler l’analyse scientifique à l’auto-analyse. En effet, l’écriture à la première personne est un des traits saisissants de l’essai d’Annette Boudreau – essai marqué par la notion de réflexivité, entendue ici comme la volonté d’identifier ce qu’il y a de social dans l’individu.
En parcourant les étapes qui ont construit sa personnalité d’abord, et son profil de chercheuse depuis, l’auteure trace l’histoire des idéologies linguistiques qui ont animé le Canada français, et l’Acadie en particulier, à partir des années 1960 jusqu’à nos jours. Il est question notamment de l’idéologie du standard linguistique, qui a placé les locuteurs canadiens dans un tel inconfort que nombre d’entre eux – surtout les plus défavorisés en termes sociaux – ont été réduits au silence. Son approche est une sociolinguistique critique, qui ne se borne pas à décrire les pratiques linguistiques mais s’interroge sur leurs raisons psycho-sociales profondes. Dans cette approche, une place cruciale est occupée par le « terrain » conçu dans son sens ethnologique, à savoir comme l’ensemble des relations entre un chercheur et d’autres personnes.
L’histoire tourmentée des débuts de l’Acadie ayant marqué ses points de repères identitaires, ces repères ont été avant tout la religion catholique et la langue française jusqu’aux années 1960. C’est précisément pendant cette décennie que les jeunes acadiens remettent en question les valeurs de la résignation, du pardon et de la docilité, traditionnellement véhiculées par les élites. Avec la fondation de l’Université de Moncton en 1963, le fait français en Acadie commence à s’affirmer, si bien que les manifestations d’étudiants traversant l’Occident en 1968 ont comme objet de revendication les droits linguistiques de la minorité francophone. Le français dont il est question à cette époque est un français idéalisé, monolithique, essentiellement aligné sur la variété « hexagonale ». La conscience de ne pas parler « aussi bien que les Français » provoque chez les Canadiens, et les Acadiens en particulier, un sentiment d’illégitimité à l’égard de leur langue maternelle. Cette idéologie banalise les procédés dits de « héterocorrection » par les Français de France lors d’entretiens avec des Acadiens, ce qui finit par engendrer une insécurité linguistique paralysante.
C’est précisément pendant ses deux séjours d’études en France que l’auteure vit le plus douloureusement le décalage entre la variété « légitime » du français et la sienne. Ce qui marque un tournant dans sa prise de conscience du rapport entre les deux variétés, c’est la lecture de Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu (Pour mieux comprendre, pp. 13-47).
De retour au Canada, elle enseigne à l’Université de Moncton, où elle dispense des cours de français à des anglophones et des cours de mise à niveau pour les francophones. C’est aussi grâce à ces cours qu’elle observe les effets de l’insécurité linguistique sur ses élèves francophones. Les conférences tenues par des chercheurs francophones européens sur le chiac, la variété parlée au Nouveau-Brunswick, et sur la variation linguistique en français apportent de nombreux d’éléments de réflexion et à l’auteure et à ses étudiants et collègues. Il s’agit entre autres de Michel Francard, de Marie-Eve Perrot, et de Françoise Gadet. Celle-ci marquera un autre tournant important dans la trajectoire de l’auteure, en devenant la directrice de sa thèse de doctorat (Retour à Moncton, pp. 49-72).
Pendant son doctorat s’impose la question de la méthode à utiliser. L’approche choisie étant celle de la sociolinguistique critique, le chercheur est impliqué dans l’objet même de sa recherche et doit, par conséquent, rendre explicite son positionnement, en évitant un semblant d’objectivité (Positionnement du chercheur et construction du savoir en milieu minoritaire, pp. 73-92). L’engagement du chercheur est crucial dans les enquêtes sur le terrain, qui sont menées au moyen d’entretiens individuels. L’auteure cite comme particulièrement fructueuse la formule des entretiens à deux, dont un enquêteur est de l’intérieur par rapport au groupe examiné (i.e. un acadien) et un enquêteur est de l’extérieur (i.e. un francophone européen). Cette solution permet de solliciter des contenus qui pourraient autrement passer sous silence parce que perçus comme allant de soi par les personnes de l’intérieur, et de réduire la possibilité que la personne examinée se sente intimidée par la présence d’un seul chercheur de l’extérieur. L’activité de transcription des entretiens est partie intégrante de cette réflexion méthodologique, car les chercheurs craignent la surinterprétation des marques de l’oral par les lecteurs profanes (Le terrain est roi, mais pour qui ?, pp. 93-108).
Les représentations que les locuteurs interviewés ont de leurs pratiques linguistiques reflètent toute l’ambivalence des idéologies ancrées en Acadie : par exemple, alors qu’on célèbre les avantages du bilinguisme, la langue des personnes bilingues fait souvent l’objet d’ostracisme à cause du mélange des deux codes (De l’analyse de l’insécurité linguistique à l’analyse du discours, pp. 109-144). Une partie de l’analyse se focalise sur la façon dont se mêlent trois grands « discours » idéologiques sur la francité canadienne, à savoir le discours traditionaliste, le discours modernisant, et le discours mondialisant. L’étude de la représentation que les locuteurs de la Nouvelle-Écosse ont de leur variété locale, l’acadjonne, est révélatrice de la façon dont ces trois discours se chevauchent : la valeur accordée à l’authenticité dans la production linguistique relève à la fois de la loyauté envers le groupe, et de la quête d’une légitimation symbolique, qui puisse doter cette variété d’une valeur marchande (Authenticité et mise en scène des profits symboliques aux profits matériels, pp. 145-184). En effet, une fois qu’on parvient à légitimer les particularités locales en les considérant comme « authentiques » et pour cette raison appréciables et sources de fierté, ces particularités peuvent rapporter un profit, qui peut être symbolique, ou matériel, ou les deux (Fierté et profit, pp. 185-200). En même temps, l’attitude des locuteurs envers leur langue maternelle présente souvent une forme d’ambivalence : les locuteurs peuvent se sentir fiers d’appartenir au groupe minoritaire, tout en éprouvant de la honte au regard de leur langue, ayant intériorisé le jugement du groupe majoritaire. Cette ambivalence se reflète dans la production culturelle acadienne, où la présence d’expressions locales a un effet libérateur, tout en générant la crainte d’une vision stéréotypée de la langue et de la culture locale (De quelques productions culturelles en Acadie, pp. 201-230). Le regard de l’auteure se focalise enfin sur la production culturelle la plus récente, dont des écrivains et des artistes acadiens qui se signalent à la fois par leur prise de conscience des dynamiques de domination, et par leur engagement à se réapproprier aussi bien de leur langue que de sa représentation sociale (Différence linguistique et profit de distinction, pp. 231-256).
Dans sa conclusion, l’auteure revient sur le volume Retour à Reims pour en citer une expression, « la mémoire qui se déshumilie » : cette formule transmet le sens profond de cet ouvrage, qui parcourt non seulement la logique sous-jacente aux idéologies linguistiques, mais surtout les effets que celles-ci ont sur les locuteurs, notamment sur les locuteurs issus des marges géographiques et sociales : le fait d’évoquer le sentiment de honte qu’ils associent à leur langue maternelle est lui-même un fait libérateur (Épilogue, pp. 257-266).

[SARA VECCHIATO]

Per citare questo articolo:

Annette BOUDREAU, À l’ombre de la langue légitime. L’Acadie dans la francophonie, Carnets de lecture n.30, 35, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=445

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