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Sébastien Ledoux

Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire

Sébastien Ledoux, Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire, Paris, CNRS Éditions, 2016, 367 pp.

Ce livre de Sébastien Ledoux, paru aux éditions CNRS, est issu d’un travail de recherche mené sous la direction de Denis Peschanski, pour lequel l’auteur a reçu le prix de la recherche de l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Ledoux y retrace l’histoire de l’expression devoir de mémoire, en portant un regard critique sur l’émergence et la circulation de la formule au sein du débat historique et social contemporain. Dans sa préface, Pascal Ory définit l’ouvrage comme un « exercice d’histoire conceptuelle » (p. 9), en mettant l’accent sur le caractère fort innovant de l’étude ainsi que sur la rigueur qui a présidé à l’analyse aussi bien quantitative que qualitative d’un corpus hétérogène (archives audiovisuelles, témoignages d’anciens déportés, discours politiques…). Dans cet ouvrage, Ledoux fait sien l’héritage de Lucien Febvre qui, dans le sillage tracé par Fustel de Coulanges, a souligné l’importance, dès les années 1920, de placer au cœur de l’investigation historique les mots qui circulent à une époque déterminée, en mettant en avant leur usage plutôt que la définition théorique. Sans se borner à quantifier ces usages, Ledoux montre, dès les premières lignes de l’introduction, d’avoir bien clair à l’esprit le chemin que l’historien, maniant aussi bien les outils de la sociologie que ceux de l’analyse du discours, doit entreprendre pour faire le récit du passé à travers les mots : « Prendre au sérieux la ‘force des mots’ […] c’était rendre compte de son imbrication dans un contexte historique précis qu’il nous revenait de démêler, et de sa fonction dans la structuration des représentations et des pratiques relatives au passé » (p. 12). Autrement dit, il s’agit dans cet ouvrage non seulement de décrire les conditions qui ont présidé à l’émergence de la formule « devoir de mémoire », mais d’observer corollairement comment celle-ci s’est affermie au sein de la société française, en cristallisant des enjeux à la fois sociaux et politiques. Par ailleurs, le devoir de l’historien est de ne pas s’arrêter devant l’apparente fiabilité de ses sources, mais de creuser jusqu’à repenser des concepts et des faits que l’on donne inéluctablement pour acquis. Ainsi, sur l’origine de l’expression « devoir de mémoire », Ledoux remet en cause l’attribution de l’expression à Primo Levi de la part des médias et de la communauté scientifique française. L’auteur explique, en effet, que l’écrivain italien déporté à Auschwitz a insisté à plusieurs reprises sur l’injonction mémorielle sans pour autant être lui-même à l’origine de l’expression stricto sensu. Il précise, par ailleurs, que la paternité de l’expression à Primo Levi a été longtemps justifiée par le souci de fournir un témoignage des crimes commis contre les Juifs dans les camps de concentration nazis, alors qu’à partir des années 1990, la formule servira de « cadre » aux observateurs pour évoquer bien d’autres périodes et circonstances historiques.
C’est à partir d’un discours côtoyant les champs académique et médiatique que l’auteur a donc fouillé dans les archives de plusieurs associations d’anciens déportés sans pour autant trouver aucune attestation de la formule « devoir de mémoire ». Pour illustrer le décalage entre une matrice génocidaire hétéro-attribuée et le silence des archives, Ledoux a puisé la notion d’« interdiscours » dans la théorie bakhtinienne du dialogisme ainsi que celle de « mémoire discursive » chez Sophie Moirand afin de montrer comment l’expression, « habité[é] […] par une référence historique dominante » (p. 15), a fait l’objet d’une mémorisation interdiscursive contribuant à la cristalliser au sein d’un schéma narratif. Nourrie d’une référence historique précise, le génocide des Juifs, et circulant au sein de discours épidictiques (commémoratifs) ou par le biais d’allusions dans les médias, la formule s’est ainsi assurée une circulation, aboutissant à la problématisation du phénomène, d’abord au sein de l’espace discursif scientifique et militant et, ensuite, au sein du délibératif, à savoir le discours politique proprement dit. Le voyage dans les méandres de circulation de la formule « devoir de mémoire » se fait à travers quatre étapes fondamentales, voire quatre parties à partir desquelles se structure l’ouvrage : 1) Archéologie du devoir de mémoire ; 2) Naissance d’une formule (1992-1993) ; 3) La grammaire du devoir de mémoire (1995-2005) ; 4) Entre défiance et dissémination : le devoir de mémoire des années 2000 à nos jours.

Première partie – Archéologie du devoir de mémoire
Bien avant sa consécration au rang de formule, au début des années 1990, l’expression « devoir de mémoire » circulait de manière plutôt discontinue. Faire l’archéologie de « devoir de mémoire » revient à parcourir la période, entre les années 1970-1980, où se font jour les conditions de sa dérive formulaire sans que l’on puisse néanmoins fixer l’émergence du néologisme. L’auteur illustre à travers un riche dépouillement des archives audiovisuelles qu’à cette époque le mot « mémoire » entre dans une pluralité de paradigmes énonciatifs qui contribuent à façonner un vocabulaire de la mémoire plutôt qu’une unité conceptuelle stable. En faisant évidemment écho à Foucault, Ledoux insiste à plusieurs reprises sur l’enrichissement sémantique dont fait l’objet la formation discursive du mot « mémoire », employé dans un premier temps comme figure de style au service de l’élaboration d’un nouveau langage de communication. Ensuite, au tournant des années 1980, il est inséré dans un cadre idéologique et épistémologique complexe. Chez Philippe Némo, par exemple, le mot est systématiquement associé au déclin du marxisme, alors que Pierre Nora en fait une notion clé au sein d’une nouvelle façon de penser la discipline historique. Cette nouvelle conception de l’histoire est tournée vers le documentarisme et l’association systématique entre un passé révolu qu’il incombe de récupérer et le patrimoine identitaire de la France et de ses réalités régionales et populaires. Plus exactement, l’appel de Nora à la « mémoire collective » témoigne d’une révolution au sein de la discipline, où la mémoire historique, fabriquée par les historiens, renoue avec la mémoire nationale que chaque communauté inscrit dans des « lieux », à savoir des réservoirs mémoriels de l’identité culturelle du peuple et de son quotidien.
Ce n’est qu’à partir des années 1980-1990 que la formule « devoir de mémoire » renvoie systématiquement au génocide des Juifs, comme l’attestent les résultats de l’analyse quantitative (p. 43). Par ailleurs, cette référence se charge de plusieurs sens : la philosophie contemporaine l’inscrit dans une dimension éthique, tandis que l’expression devient l’emblème, sous la plume d’écrivains et journalistes engagés, de la dénonciation contre les criminels nazis. Parallèlement à la volonté de livrer à la justice les responsables des déportations et des crimes contre les Juifs, la formule s’ouvre un chemin, d’abord, dans les discours sur l’identité juive post-génocidaire et, ensuite, au sein des discours politiques dans le but de lutter contre l’ombre négationniste, exaltée notamment par l’extrême droite. La dénonciation des crimes de la Seconde guerre mondiale ainsi que la sollicitation du devoir de mémoire ne découlent pas seulement de l’intelligentsia juive occidentale, car toujours à la même époque, l’usage de la « mémoire » pour renvoyer à l’Holocauste devient systématique aussi chez les observateurs non-juifs. Les positionnements des médias et de la politique à l’égard du procès de Klaus Barbie ainsi qu’à propos de l’attentat de Copernic (1980) et de la profanation du cimetière de Carpentras (1990), témoignent d’un usage nouveau du vocabulaire de la mémoire qui transcende le communautarisme et se manifeste comme une valeur universelle. Ayant trouvé sa place au sein des discours politiques, l’expression « devoir de mémoire » est tout particulièrement sollicitée lors des commémorations, devenant entre 1984 et 1985 partie intégrante du vocabulaire des politiques officielles du passé. Ledoux s’attarde un peu plus longuement sur les années qui voient l’arrivée au pouvoir de Mitterrand, période où le vocabulaire tend à se modifier en profondeur, marqué par un lexique inédit. Les discours du « souvenir » appartiennent désormais à un passé révolu, celui de la Première guerre mondiale, alors que dans le nouveau scénario politique post-giscardien, sous le gouvernement socialiste, « mémoire » devient le seul terme ayant droit de cité dans le vocabulaire de la commémoration : « Ainsi formulée, la mémoire devient l’objet même de la cérémonie, un substantif désignant une notion par elle-même […] C’est d’ailleurs ainsi que le terme est visiblement partagé » (p. 62) Cependant, il ne s’agit pas là seulement d’un tournant linguistique, car la transformation que la gauche souhaite incarner vise la modernisation des structures étatiques, sans jamais dissoudre le lien qui unit le Pays à son passé, voire à son histoire nationale. Face à la controverse sur l’enseignement de l’histoire à l’école, le gouvernement de gauche sous la présidence de Mitterrand se pose comme « le dépositaire d’une mémoire collective […] à faire partager par la communauté nationale » (p. 63). Ce qui se traduit concrètement par l’institution de la Commission nationale de l’information historique pour la paix ainsi que par des politiques ciblées dont le Ministère des Anciens combattants et des victimes de guerre a été le principal promoteur. Dès lors, le mot mémoire ne cessera d’être employé dans les discours officiels des principaux acteurs institutionnels comme Jean Laurain et Serge Barcellini, en même temps que de nombreuses initiatives verront le jour pour moderniser la « machine » commémorative de l’état à travers la valorisation du patrimoine patriotique (biens muséaux, champs de bataille, monuments et mémoriaux). D’ici quelques années, le mot « mémoire » finira pas s’autonomiser face à ses co-occurrents syntagmatiques (« lieux de mémoire », « mémoire collective », « mémoire patriotique », etc.), en devenant lui-même un concept suffisamment prégnant pour incarner un véritable projet politique.

Deuxième partie – Naissance d’une formule (1992-1993)
Au cours des années 1992-1993, l’expression « devoir de mémoire » connaît un tournant radical important qui la consacrera au rang de formule. Les événements qui préparent le terrain à cette phase essentielle de sa cristallisation sont nombreux. Fin observateur des chroniques de l’époque, Ledoux fait donc le point sur les moments saillants de la publicisation du « devoir de mémoire » et des enjeux polémiques qu’il entraîne dans les débats médiatiques et institutionnels ainsi que lors des cérémonies officielles. D’abord, le journal Le Monde consacre un article à la Cérémonie au mémorial de la Déportation de l’île de la Cité à Paris, organisée le 14 avril 1992 suite au non-lieu prononcé en faveur de Paul Touvier, ancien milicien collaborationniste du régime de Vichy. Cet article reprend la formule à Louis Mexandeau qui à l’époque était secrétaire d’État aux Anciens combattants. Ledoux observe que, dans les discours de Mexandeau, la formule « devoir de mémoire » revient systématiquement à côté du terme « solidarité », un binôme terminologique qui lui permet de charger ses discours d’une polyvalence particulière. La formule, en effet, ne relève pas chez Mexandeau d’une sélection lexicale aléatoire, mais elle se fait l’expression d’un vécu, d’une mémoire profondément ancrée dans sa propre « expérience » de la Seconde guerre mondiale. Mais plus important encore est le fait que si au début de sa circulation, chez Jean Laurin, « devoir de mémoire » était principalement indexé sur l’expérience des anciens combattants, dans le bouche de Mexandeau la formule étend sa puissance évocatrice également aux victimes civiles de la guerre jusqu’à se faire porteuse d’une valeur universelle tournée vers la défense des droits de l’homme. D’autres événements marquants sont la création, en 1993, d’une association portant le nom « Le devoir de mémoire », mais surtout le 50e anniversaire de la rafle du Vel’d’hiv. Ce dernier notamment occupe une place de premier plan dans la circulation et l’affirmation de la formule dans l’espace public, en raison notamment des polémiques qui l’accompagnent autour de l’épineuse question de la complicité de Vichy dans le génocide juif. Au cœur de la polémique est surtout le positionnement de la République, dans la personne notamment de son président François Mitterrand, face à cette page sombre de l’histoire de la France. Les discours autour de « devoir de mémoire » s’intensifient pendant l’année 1993 dans la mesure où aux institutions étatiques et associatives s’ajoutent également les voix de l’École et des médias. Au mois de juin, le « devoir de mémoire » est choisi par le Ministère de l’Éducation nationale comme sujet d’examen pour les élèves de Terminale dans plusieurs Académies françaises. Quant à la télévision, c’est l’émission de Jean-Marie Cavada, La Marche du siècle, qui s’avère déterminante pour la diffusion et la circulation de la formule. Suivie par des millions de spectateurs chaque semaine, l’émission citoyenne de Cavada a une visée essentiellement pédagogique, qu’elle poursuit en donnant la parole à de nombreux témoins et spécialistes. Dans l’émission du 30 juin 1993, la formule est largement débattue, s’affirmant comme une notion transversale. À cette occasion, le philosophe Paul Ricœur, l’historien Pierre Nora et le juge Pierre Truche légitiment l’expression en trouvant un terrain d’entente malgré la diversité de leurs argumentations et de leurs domaines respectifs. Quant aux témoignages, les journaux tout comme la télévision accueillent les récits de vie des survivants des camps de concentration.
Le destin de « devoir de mémoire » s’apparente à celui de nombreuses expressions figées qui, du fait de leur circulation et des enjeux discursifs qu’elles impliquent dans l’espace public, deviennent des formules. Dans le cadre de l’analyse du discours, la notion de « formule » a été introduite et étudiée par Alice Krieg-Planque. Les travaux de Krieg-Planque ont représenté un ancrage théorique solide pour Ledoux qui retrouve dans son corpus tous les traits qui caractérisent une formule. De fait, « devoir de mémoire » présente avant tout un caractère figé dans la mesure où ses composants syntaxiques circulent et sont perçus, dès 1980, comme linguistiquement « soudés ». Ensuite, la formule s’inscrit dans une dimension discursive, en ce sens que sa fortune dépend de l’usage qu’en font les locuteurs, notamment les observateurs et les médias, en contribuant à sa circulation dans l’espace public. Aussi l’expression « devoir de mémoire » devient-elle un « référent social » au milieu des années 1990. C’est dire que l’expression devient suffisamment notoire et aussitôt reconnaissable à un moment donné et dans un espace socio-politique précis. Après avoir été proposé comme sujet d’examen au baccalauréat, par exemple, la formule s’est installée dans l’espace public et s’est imposée à l’attention de tous. Enfin, « devoir de mémoire » ne manque pas de soulever la polémique au sein de cet espace où elle se fait porteuse d’enjeux socio-politiques. Ledoux remarque, à ce propos, que la polémique autour de « devoir de mémoire » a été inaugurée par le livre de Conan et Rousso autour des responsabilités de Vichy ainsi que par un vif débat soulevé par des hommes publics – comme Mexandeau, Noir et Cavada – impliqués à titre personnel et familial dans l’histoire de la guerre et de la déportation. Il ne s’agit pas, à ce moment-là de la circulation de la formule de faire simplement le récit de la guerre et de ses crimes, mais aussi d’insérer un problème public dans « une configuration sémantique compassionnelle » (p. 140) où le devoir de rendre hommage à la vérité s’accompagne du sentiment de justice à l’égard des victimes.

Troisième partie – La grammaire du devoir de mémoire (1995-2005)
Alors que les années 1992-1993 marquent l’accès de « devoir de mémoire » au rang de formule, à partir du milieu de la décennie l’expression s’inscrit de facto dans une « grammaire ». Par ce tour, Ledoux entend mettre l’accent sur le caractère performatif de la formule qui, à cette époque, devient « le signe langagier encadrant un régime d’actions […] justifiées par un modèle de justice orienté vers le bien commun et prétendant à une valeur universelle » (p. 143). Sans doute les médias ont-ils contribué, en tant qu’acteurs engagés, à l’opération de référenciation qui a fait de la formule un enjeu discursif. Cette participation, de fait, ne s’est pas bornée à faire le récit dramatique de la question juive pendant la guerre, mais s’est accompagnée d’un militantisme collectif visant à combattre l’antisémitisme. Les médias, notamment les journaux et la télévision, se font porteurs d’une « ligne éditoriale » (p. 150) plaidant ouvertement pour la formule et le référent qu’elle incarne, et prenant pour cible les cadres politiques où le racisme prolifère tel que le Front National de Jean-Marie Le Pen. Mais la rhétorique de la dénonciation des crimes contre les Juifs laisse la place, au milieu des années 1990, à « différentes formes d’institutionnalisation de la mémoire de la Shoah » (p. 153). C’est dire que la formule n’est plus seulement convoquée dans le discours commémoratif pour attester la véracité des faits historiques ainsi que les responsabilités du régime de Vichy. Sa circulation, bien au contraire, se fait parallèlement à la mise en œuvre d’actions concrètes : inscrire les commémorations dans l’agenda officiel de l’État, développer des programmes d’éducation citoyenne ciblés sur les plus jeunes, étendre les champs d’application du témoignage en donnant voix aux instances sociales porteuses d’une expérience historique plutôt que juridique, concevoir une politique de réparations symboliques ou matérielles à l’égard des victimes et de leurs proches (par exemple, la Mission Mattéoli chargée d’estimer l’entité des spoliations des biens des Juifs pendant l’Occupation). Peut-être plus significatif encore, de par le caractère solennel et officiel qui le caractérise, est-il l’aveu du Président de la République Jacques Chirac qui, lors de la commémoration du Vel’d’hiv le 16 juillet 1995, prononce un discours presque entièrement axé sur l’implication de la France de Vichy dans la déportation et extermination des Juifs. Ce discours, que Mitterrand a toujours refusé de prononcer en alléguant les responsabilités à un régime qui était à ses yeux antirépublicain, vient ainsi mettre le mot fin à une situation controverse nécessitant d’un acte concret de réconciliation. Par sa parole, en effet, Chirac instaure un nouveau « régime de mémorialité » moyennant, d’une part, responsabilité criminelle du régime et participation compatissante de « l’ensemble des Français » qui ont sauvé les trois-quarts des Juifs sur le territoire national. Mais la Shoah ne demeure pas longtemps le seul cadre référentiel de « devoir de mémoire », car depuis 1998 la formule commence à être associée à d’autres événements historiques marquants. Ainsi, relancée par les médias, l’expression est employée pour solliciter la mémoire collective autour de la déportation des résistants, des massacres de la période coloniale et postcoloniale, de la traite négrière et l’esclavage. Cette diversification référentielle, véhiculée la plupart du temps par des pratiques culturelles différentes, n’est d’ailleurs pas sans conséquences sur le plan politique. Le vote en France des lois de reconnaissance, c’est-à-dire des lois portant sur des événements passés pour qualifier certains faits historiques, relève d’une action législative importante qui aura ses moments saillants de la fin des années 1990 jusqu’au au début des années 2000. Ledoux décrit clairement les intentions qui animent les législateurs ainsi que la place que cette stratégie occupe dans la grammaire du politique à l’époque : « Ces nouveaux acteurs souhaitent qualifier des faits historiques et les inscrire dans la mémoire nationale pour faire œuvre de réparation à l’égard des victimes et de leurs descendants ». Parmi ces faits historiques figure la guerre d’Algérie, longtemps qualifiée par des tours euphémiques, mais aussi la reconnaissance du génocide arménien, de la persécution des Justes de France, de la nature criminelle des traites et de l’esclavage, et de la question des Français rapatriés d’Algérie.

Quatrième partie – Entre défiance et dissémination : le devoir de mémoire des années 2000 à nos jours
Désormais sédimentée dans l’espace public français contemporain, l’expression « devoir de mémoire » connaît un succès encore plus retentissant au cours des années 2000. Toujours est-il que le consensus, qui jusqu’à ce moment-là avait permis sa cristallisation comme formule ainsi que sa stabilisation dans la conscience collective, laisse la place à de nombreuses critiques, notamment de la part de la communauté scientifique des historiens. Bien entendu, ces historiens n’entendent pas nier la vérité de la Shoah et des autres faits historiques traumatisants qui sollicitent et invitent à tirer des leçons du passé profitables pour les nouvelles générations. La question chez certains d’entre eux, tels que Henry Rousso, Tzvetan Todorov, Antoine Prost, demeure essentiellement liée aux mésusages de la formule, à ses dérives, voire à l’abus de la mémoire. À la réparation pour les torts subis, ce groupe d’intellectuels met plutôt en avant la nécessité de conjurer le risque que des événements analogues se produisent de nouveau. Il s’agirait alors moins de solliciter une injonction collective afin d’en tirer des avantages, ne serait-ce que sur le plan moral ou de la visibilité personnelle, que de restituer au témoignage sa vocation première qui est d’expliquer aussi le passé. Selon la formule de Prost, le devoir de mémoire devrait faire la place au « devoir d’histoire » afin de pousser les acteurs de l’histoire à être responsables de leur propre avenir. Parallèlement aux positionnements des historiens, d’autres chercheurs font entendre leur voix. Dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie, Emma Schnur et Jean-François Forge mettent fort l’accent sur le caractère routinier, presque ritualisé, de la formule, l’enseignement de la Shoah étant devenu un impératif moral conformiste, très peu soucieux de « transmettre un savoir historique solide sur ce génocide aux élèves » (p. 220). Sans doute le moment le plus saillant de la controverse demeure-t-il l’intervention de Paul Ricœur qui, dans plusieurs articles et conférences, propose de remplacer la formule « devoir de mémoire » par la notion de « travail de mémoire » qu’il emprunte à Freud. La portée heuristique de cette notion réside dans l’association qu’elle permet d’opérer entre le travail de deuil, qui sous-tend l’injonction à la mémoire autour des massacres de la seconde guerre mondiale, et le pardon : « Ce ‘travail de mémoire’ difficile permet ainsi aux victimes de se détacher progressivement de leur souffrance et permet conjointement à la collectivité de ‘briser la dette’ envers elles par le pardon ». (p. 223) Ainsi, alors que la formule « devoir de mémoire » fait originairement référence à une vérité qu’il incombe de reconnaître, l’expression suggérée par Ricœur permet en revanche de libérer les victimes de leur propre souffrance, en mettant en avant une idée de « juste mémoire » affranchie de ses abus.
La circulation de « devoir de mémoire » continue à faire discuter au milieu des années 2000, lorsque l’historien Olivier Petré-Grenouilleau prend nettement position contre les lois dites « mémorielles ». Cela est l’occasion pour un groupe de scientifiques de dénoncer l’instrumentalisation par le pouvoir politique de la formule et, corollairement, l’ingérence de celui-ci dans l’écriture de l’Histoire. Cette position devient par ailleurs un argument surexploité pendant les années Sarkozy. En opposition totale avec son prédécesseur, le nouveau Président, en effet, se garde bien d’employer la formule dans ses discours, cette dernière étant associée pour lui à la repentance et au communautarisme. Ledoux décrit très bien les effets que ce changement de politique aura sur la perception de la formule : « La formule n’apparaît plus comme un outil unifiant la communauté nationale et renforçant l’identité de la nation. Elle porte au contraire les éléments du morcellement de l’une, et de l’affaiblissement de l’autre » (p. 233). L’absence de la formule dans le discours présidentiel n’empêche pas pour autant à Sarkozy de promouvoir, à la rentrée 2008, une initiative visant à confier aux élèves de CM2 la mémoire de chacun des 11000 enfants français victimes de la Shoah. Les réponses de réprobation de la part des communautés scientifique et enseignante ne se font pas attendre. À la fin de la première décennie du XXIe siècle, la formule connaît ainsi non seulement un infléchissement quantitatif évident, mais aussi une réduction considérable de son caractère agissant : « non seulement la formule n’agit plus », écrit Ledoux, « mais elle incarne alors une instrumentalisation du passé par le politique et provoque une défiance grandissante vis-à-vis du pouvoir en place » (p. 242) La diminution ainsi que la mise à distance par les acteurs politiques de la formule n’empêche pas pour autant sa dissémination, notion que Ledoux emprunte à Derrida pour rendre compte de la dispersion dont fait l’objet l’expression ainsi que son sens. De fait, alors qu’au niveau national, la formule recule de plus en plus, elle poursuit sa course au niveau local, comme l’atteste la continuité de ses usages dans la presse régionale (pp. 244-245). En même temps, l’avènement de l’Internet contribue de manière déterminante à la propagation de la formule qui se trouve ainsi inscrite au bout de la décennie 2000-2010 dans la riche trame des discours du web (blogues, sites généalogiques, etc.)
Au bout de ce voyage fascinant dans les méandres de circulation de la formule « devoir de mémoire », on a vraiment l’impression d’avoir entre les mains un essai historique qui croise les chemins de la sémantique, l’analyse du discours et l’histoire des idées. Le dépouillement d’un riche corpus, notamment audiovisuel, nous livre une histoire du « devoir de mémoire » qui connaît des moments de succès éclatants, mais aussi des phases de recul. Au niveau strictement sémantique, on assiste à une évolution de la formule dans le temps qui témoigne de la plasticité de sa signification, pouvant renvoyer tantôt à un symbole d’unité et de connivence entre les peuples, tantôt à un instrument déclencheur de polémique. Sans jamais remettre en cause le bienfondé éthique de la formule, celle-ci est bien loin de faire partie de ces discours sans opposants dont parle Philippe Juhem à propos de la cause humanitaire. Même une expression censée inviter au consensus le plus large possible peut en fait se prêter à différentes lectures suivant l’air du temps, les manipulations du politique et les ambiguïtés inhérentes à tout usage de la langue.

Francesco Attruia




Per citare questo articolo:

Sébastien Ledoux, Le devoir de mémoire. Une formule et son histoire, Carnets de lecture n.31, 36, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=456

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