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Marc BONHOMME, Anne-Marie PAILLET, Philippe WAHL (éds.)

Métaphore et argumentation

Marc BONHOMME, Anne-Marie PAILLET, Philippe WAHL (éds.), Métaphore et argumentation, Paris, L’Harmattan, 2017, pp. 375.
Regroupant dix-huit contributions d’horizons théoriques et méthodologiques divers, l’ouvrage Métaphore et argumentation se propose comme un était des lieux systématique et mis à jour de la recherche sur les multiples relations entre métaphore et argumentation. Divisé en trois sections explorant chacune un aspect des études sur l’argumentation et la métaphore - Ouverture historique, Recadrages théoriques sur l’argumentation métaphorique, Argumentation métaphorique et types de discours - par le biais d’analyse de corpus variés (littéraires, publicitaires, politiques…), ce volume offre aux lecteurs un aperçu exhaustif des orientations récentes dans le domaine des recherches sur le rôle argumentatif de la métaphore et de ses avatars multiformes.

Le volet historique de l’ouvrage comprend deux articles de cadrage général, par Fernand Delarue et Henry M. Bowles. L’article de Fernand Delarue (Quelques remarques sur métaphore et persuasion chez Aristote et ses continuateurs latins, pp. 25-56) constitue un cadrage historique précieux pour aborder le sujet central du volume. Bien souvent abordée selon la médiation de la tradition rhétorique latine, la conception de métaphore d’Aristote est reprise et précisée dans le texte de Delarue notamment en raison de la conception aristotélicienne de la figure à l’intérieur du discours persuasif. La nature éminemment philosophique de l’approche aristotélicienne à la métaphore comme ressort de l’imagination mais aussi de la cognition, exploité à des fins de persuasion dans le discours oratoire, apparait comme un élément central dans la lecture proposée par Delarue. La vision de la métaphore comme un moyen puissant de l’argumentation occupe la place centrale dans la conception cicéronienne de la figure, qu’il s’agisse d’utiliser la métaphore pour combler des lacunes dans le vocabulaire ou de rendre le discours plus séduisant et plus élégant, à l’instar de la toge, emblème de la qualité des orateurs romains. Entre beauté et utilité, loin d’être un simple ornement textuel, la métaphore joue chez Cicéron un rôle capital dans le processus de persuasion de l’auditoire. C’est enfin dans l’œuvre de Quintilien que l’on retrouve l’une des constantes les plus durables dans les approches rhétoriques suivantes, à savoir la subordination de la métaphore à la comparaison (la métaphore vue comme « comparaison abrégée »). La tradition rhétorique doit enfin à Quintilien l’énonciation d’une conception de la métaphore considérée comme une figure ambiguë, source potentielle d’erreur et de confusion de par son manque de clarté, conception destinée à peser comme une lourde hypothèque épistémique sur la métaphore jusqu’à la fin du XXe siècle. Comme un pendant idéal à cette première contribution, le texte de Henry M. Bowles (Acheminement vers la conscience : métaphore, psyché et argument dans la tradition sophstique, pp. 57-76) se vaut d’une analyse philosophique et psychologique de la métaphore dans la philosophie des Sophistes, puis dans la conception aristotélicienne et enfin dans l’approche de la Rhétorique latine de Quintilien. L’analyse de fragments textuels tirés de l’Eloge d’Hélène de Gorgias, de la Rhétorique d’Aristote et de l’Institutio de Quintilien permet à Bowles de mettre en évidence le rapport entre métaphore, persuasion et psyché dans ces diverses approches psychologiques et rhétoriques de l’argumentation.

La section centrale de l’ouvrage propose une série d’articles de cadrage théorique, selon des approches méthodologiques divers dans le cadre de l’analyse du discours, de la Nouvelle rhétorique à la Sémantique des points de vue, à la Théorie des Blocs Sémantiques, entre autres. Dans la contribution de Pierre-Yves Raccah (Métaphore, points de vue argumentatifs, construction du sens, pp.79-98), le rapport entre métaphore et argumentation constitue le nœud fondamental ; à travers la théorie de la Sémantique des Points de Vue (SPV), l’auteur démontre que toute métaphore doit être interprétée comme un outil d’orientation de la pensée et, par conséquent, comme un outil idéologique puissant de manipulation de l’auditoire. Loin d’une conception réductrice de la métaphore comme trope lexical de substitution, Raccah propose une vision de la métaphore comme figure agissant sur l’ensemble de l’énoncé, invitant les destinataires du message à partager un point de vue donné sur la réalité, sur la situation de communication, point de vue suggéré par la métaphore. Toujours axée sur la notion de point de vue, la contribution de François Nemo (Métaphore et sémantique de la pertinence argumentative, pp. 99-116) suggère un dépassement de la conception de la métaphore comme énoncé déviant au profit d’un retour au potentiel d’expression de la signification morphémique. La fonction de l’énoncé métaphorique ne serait donc pas forcément de proposer un conflit conceptuel, mais plutôt d’orienter de nouvelles visions des concepts et des significations, par la réactivation de points de vue sur les objets qui ne sont pas normalement explicités dans les énoncés ordinaires. Dans cette perspective, la métaphore se réapproprie complètement son rôle intrinsèquement argumentatif, notamment dans les dynamiques des jeux attentionnels au cœur des processus d’interprétation des énoncés.
C’est la Théorie des Blocs Sémantiques (TBS), énoncée premièrement par Ducrot et Carel, qui constitue la toile de fond de la démonstration de Kohei Kida (L’argumentativité de la métaphore dans une sémantique argumentative, pp. 117-134). A l’appui de trois segments textuels, extraits de Jules Renard (Le Mur), de Jean-Paul Sartre (La Chambre) et de Jules Barbey d’Aurevilly (Une vieille maitresse), Kida explique que les deux acceptions traditionnellement séparées du mot mur (une acception « propre » et une acception « métaphorique »), soumises à une analyse paraphrastique selon les principes de la sémantique argumentative, partagent les mêmes valeurs de signification. La distinction entre sens « propre » et « figuré » cesse donc dans ce cas d’être pertinente, les valeurs de la sémantique argumentative des deux emplois de mur étant interchangeables dans un contexte d’argumentation cohérente.
La vision de la métaphore comme instrument d’argumentation par séduction est au cœur de la contribution de Marc Bonhomme (La métaphore comme argumentation par séduction, pp. 135-152). Sur la base de l’analyse d’un corpus d’exemples essentiellement publicitaires, Bonhomme exploite la théorie de l’argumentation par séduction de Jean-Blaise Grize afin de démontrer que la métaphore – au-delà de ses conditions contextuelles variables – présente une puissance argumentative intrinsèque, due essentiellement à sa nature souple et concise, sous forme d’analogie condensée, qui se prête à de multiples interprétations discursives. Dans cette perspective, le décodage de la métaphore dans ses diverses mises en discours (phatiques, rationalisantes ou impressives) ne se joue pas seulement sur le plan logique et déductif, mais plutôt sur le plan de la séduction, de l’adhésion à l’analogie suggérée par la figure, au système axiologique des valeurs véhiculées par le phore sélectionné. Parallèlement à la contribution de Marc Bonhomme, l’étude de Roselyne Koren (La métaphore axiologique et ses auditoires : une fonction critique, pp. 153-168) met l’accent sur la valeur d’interprétation argumentative de la métaphore, avec une attention particulière pour l’autonomie de l’auditoire dans le processus d’adhésion ou de réfutation par rapport à la métaphore argumentative. Les outils d’analyse de la Nouvelle rhétorique perelmanienne sont mis au service de l’analyse de deux fragments textuels, à savoir un extrait de l’échange épistolaire entre Houellebecq et B.-H. Lévy et un extrait du récit du journaliste Daniel Schneidermann Terra incognita.net, afin de démontrer que les métaphores axiologiques, tout en étant un outil puissant de l’argumentation, sont toujours soumises à l’analyse indépendante de l’auditoire, qui reste finalement le seul juge véritable de leur efficacité.
Toujours dans la perspective de l’analyse du discours comme interaction entre orateur et auditoire, l’essai de Christian Plantin (Contre les métaphores : une approche par la réfutation de la métaphore argumentative, pp. 169-186) revient sur l’apport fondamental du récepteur dans le processus de validation de la métaphore comme ressort de séduction et de persuasion. Si la fonction de la métaphore comme outil de persuasion caché et par conséquent d’autant plus puissant est fondamentale depuis Aristote, Plantin met l’accent sur la possibilité de réfuter les métaphores de la part des destinataires de l’argumentation. Les stratégies de réfutation de la métaphore passent souvent par l’énonciation d’une contre-métaphore sur le même thème, mais également par d’autres procédés rhétoriques. Parmi ces procédés, Plantin exemplifie la stratégie de juger une métaphore comme incohérente, ou bien de nier le fondement de l’analogie qui sous-tend la figure ; dans le cas de la métaphore modélisatrice, notamment dans les débats scientifiques, le destinataire pourra de son côté s’opposer à la nature efficace ou appropriée du modèle paradigmatique que la métaphore suggère. Enfin, la métaphore peut être interprétée dans certains contextes en annulant sa valeur métaphorique, par un processus contextuel de démétaphorisation. Tous ces procédés prouvent selon Plantin que le pouvoir de la métaphore comme outil de persuasion n’est efficace qu’en présence d’une adhésion de la part de l’auditoire.
La portée doxique des métaphores contenues dans les proverbes, et la valeur argumentative qui en découle, sont au centre des articles de Catherine Camugli Gallardo (Autant chercher une aiguille dans une botte de foin : métaphore, paradoxe et argumentation, pp. 187-204) et de Georges Kleiber (De l’argumentation dans les proverbes métaphoriques, pp. 205-220). Dans le premier, Camugli Gallardo exploite un corpus tiré d’Europresse pour analyser le choix, le positionnement et la portée argumentative de proverbes frôlant le paradoxe (chercher une aiguille dans une botte de foin, un cataplasme sur une jambe de bois…) dans les textes journalistiques français ; dans le second, Kleiber focalise l’attention sur la quote-part des proverbes métaphoriques dans la structure de l’argumentation. Considérés de par leur figuralité comme plus expressifs et donc plus efficaces que les proverbes littéraux aux fins argumentatifs, les proverbes métaphoriques déploient un pouvoir de séduction plus fort par le biais d’une double figuralité. Kleiber identifie donc une figuralité horizontale (dans le rapport entre la situation illustrée par le proverbe et la situation de production du discours dans lequel le proverbe métaphorique est employé) et une figuralité verticale (qui coulisse sur l’axe abstrait- concret, entre la situation exprimée par le sens « littéral » du proverbe et sa nature figurale de représentation de la situation du sens du proverbe métaphorique). Cette double figuralité, unie au pouvoir de ces proverbes métaphoriques de présenter, grâce au recours d’une vérité a priori, une vérité non stéréotypée comme étant évidente, fait des proverbes métaphoriques des outils incontestables d’argumentation par séduction.
La dernière contribution de la deuxième partie du volume ouvre les perspectives à l’analyse du discours multimodal : Jérôme Jacquin (« Prenons par exemple » Gestes métaphoriques de préhension dans l’argumentation en co-présence, pp. 221-240) se penche sur l’emploi de deux métaphores gestuelles de préhension (le « bol retourné » et la « pyramide » ou « grappolo ») dans des séquences d’argumentation, afin de prouver que les gestes métaphoriques concourent tout comme les métaphores verbales à la cohésion discursive de l’argumentation, notamment dans les moments saillants de la progression argumentative (arguments de définition, arguments d’exemple).

La troisième section de l’ouvrage est enfin consacrée à des analyses portant sur les usages argumentatifs de la métaphore dans des typologies particulières de discours. Anne-Marie Paillet (Métaphore, narration et argumentation, pp.243-260) se penche sur la valeur argumentative de l’allégorie, considérée comme « cas limite de métaphore » (p. 243) dans trois typologies textuelles différentes : un extrait de Madame Bovary, la fable de La Fontaine Le loup devenu berger et la parabole biblique du bon grain et de l’ivraie. L’analyse permet à Paillet de mettre en relief le potentiel ouvert de l’interprétation allégorique, où l’analogie peut porter à une orientation argumentative, et en même temps à une désorientation, voire à une réorientation, en vertu « d’une tension permanente entre clôture et ouverture du sens » (p. 258).
Eliane Kotler (La métaphore comme outil de l’argumentation dans le discours pamphlétaire : le cas de la Confession du Sieur de Sancy d’Agrippa d’Aubigné, pp. 261-277) élabore une analyse approfondie du pamphlet d’Agrippa d’Aubigné, et notamment des métaphores faisant appel à l’isotopie du dogme catholique. Son étude de la fonction subversive de la métaphore dans l’écriture pamphlétaire, de la collusion entre fonction argumentative de la métaphore et ironie, de la désacralisation des présupposés catholiques par l’emploi habile des figures, offre au lecteur une représentation exhaustive du rôle de la figure dans cette typologie textuelle au cœur de l’esthétique baroque qui en constitue la toile de fond.
L’emploi de la métaphore guerrière dans la poésie d’Apollinaire constitue la thématique centrale de la contribution de Philippe Wahl (Poésie et argumentativité. Sur les métaphores guerrières d’Apollinaire, pp. 279-302). Le dépassement de l’interprétation d’Apollinaire véhiculée par la réception des Calligrammes dans la critique surréaliste de Breton et d’Aragon offre à Wahl un point de départ pour une analyse en profondeur des métaphores guerrières dans la production apollinairienne, considérées comme un ressort herméneutique face à la nature indicible de la guerre : « La guerre est plus qu’un thème pour Apollinaire. Face au défi de la représentation, le discours s’approprie la métaphore comme ressort poétique » (p. 297).
Mathilde Vallespir (Dé-montrer/argumenter ou de l’argumentation métaphorique dans la philosophie française des années 1960 : l’exemple de « La mythologie blanche » de Derrida, pp.303-318) analyse de son côté la fonction subversive de la métaphoricité argumentative telle qu’elle est employée par Derrida dans « La mythologie blanche ». La figure est dans ce cas spécifique mise au service de l’argumentation théorique et méthodologique au sein d’un champ épistémique – celui de la philosophie française dans les années 60 – afin d’en déconstruire les présupposés et de proposer un nouveau paradigme.
La peste vue à travers le prisme métaphorique de la « beste » est au cœur de l’étude de Véronique Montagne (La métaphore de la « beste » : une figure argumentative des traités de peste de la Renaissance, pp. 319-334). A travers l’étude systématique d’un corpus d’une vingtaine de traités sur la peste datant de la période 1540-1630, Montagne explore le rôle joué par la métaphore de la bête dans le discours pré-scientifique de la médecine pendant la Renaissance. La figuration métaphorique de la peste comme un monstre, une bête féroce, permet selon Montagne de déclencher chez les lecteurs de ces traités le mécanisme de la peur, qui vise à l’autoprotection, tout en incitant également une réaction d’auto-défense légitime contre un fléau irrationnel qui, loin d’être voulu par Dieu, frappe au hasard. Cette stratégie rhétorique renforce la portée argumentative du texte, légitimant les mesures de prévention et de cure de la maladie prônées par les médecins. On assiste alors dans ces textes à un « double mécanisme de la métaphore : faire identifier en donnant corps et, dans le même temps – puisque ce corps est celui d’un animal qui frappe au hasard et sans raison autre que sa propre férocité, inciter les lecteurs à se battre avec les moyens qui sont à leur disposition » (p. 331).
L’approche multimodale aux faits de discours revient dans la contribution de Ruggero Druetta (Une métaphore sans qualités ? Exploration de l’usage argumentatif de la métaphore dans le discours politique oral, pp. 335-354). A travers l’analyse gestuelle et prosodique de deux discours prononcés en 2015 dans des contextes comparables par deux personnages politiques fort différents (Marine Le Pen et Jean-Luc Melenchon), Druetta met en relation la présence de métaphores dans les discours avec la présence de saillances additionnelles, afin de vérifier si « le procédé métaphorique est à tel point galvadé – notamment en raison des catachrèses et de la grande quantité de structures prototypiques fondées sur ce que George Lakoff et Mark Johnson (1980) appellent métaphore conceptuelle - que son usage n’est que rarement accompagné de signes emphatiques ou de disfluences verbales » (p.337). Il ressort de l’analyse que la métaphore n’est marquée de saillances prosodiques ou gestuelles additionnelles que lorsqu’elle est utilisée en fonction argumentative évidente, à des fins de polémique ou bien pour renforcer l’ethos de l’orateur. Ce constat ne diminue pas pour autant dans le discours politique oral la force de séduction de la métaphore argumentative, qui apparait finalement d’autant plus persuasive qu’elle est moins marquée d’un point de vue multimodal.
La contribution de Catrine Bang Nilsen (Usages argumentatifs de la métaphore et représentation des mouvements migratoires dans la presse francophone, pp. 355-371) revient enfin sur le langage journalistique, afin d’identifier les métaphores conceptuelles utilisées dans la presse francophone pour définir les mouvements migratoires. Une analyse de corpus fondée sur les banques de données Factiva et Europresse démontre que la métaphore liquide est la plus amplement exploitée pour décrire les mouvements migratoires dans la presse francophone. Sous des formes plus ou moins lexicalisées dans le discours ordinaire, la constellation des métaphores renvoyant aux mouvements migratoires comme une masse homogène liquide menaçant l’intégrité de l’Europe contribue à orienter de façon capitale la vision des migrations chez les lecteurs francophones, la métaphore étant alors exploitée dans sa dimension d’outil idéologique, façonnant par les mots notre vision du monde.

[Micaela Rossi]

Per citare questo articolo:

Marc BONHOMME, Anne-Marie PAILLET, Philippe WAHL (éds.), Métaphore et argumentation, Carnets de lecture n.33, 38, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=496

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