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Nadine CELOTTI, Caterina FALBO (éds.)

La parole des sans-voix. Questionnements linguistiques et enjeux sociétaux, MediAzioni n.26 – 2019

Ce numéro de MediAzioni, issu de la journée d’étude du Do.Ri.F qui s’est déroulée à Trieste en mars 2019, aborde, dans une perspective dialogique et interactionniste, le sujet des sans-voix, c’est-à-dire les personnes qui, ne pouvant compter que sur des ressources insuffisantes ou limitées, vivent une situation de faiblesse langagière et culturelle et se retrouvent ainsi privées de toute capacité d’agir. Au fil des pages le lecteur rencontre différentes typologies de sans voix : les personnes qui ne parlent pas, ne voulant pas ou ne pouvant pas le faire, celles qui n’obtiennent pas la parole ou encore celles dont la prise de parole est effacée, transformée ou surmontée par la voix des autres (en particulier par celle de l’interprète).

Veronique Traverso analyse les sans-voix d’un point de vue ethnométhodologique et présente plusieurs cas d’étude. Tout d’abord, elle reprend le cas du Père de Goodwill, privé de parole suite à un accident cérébral, puis le cas d’une consultation médicale (qui se déroule sans interprète) entre un médecin et des patients d’origine étrangère, privés de parole à cause d’un barrage linguistique. L’auteure montre comment les personnes présentées dans les exemples, bien qu’elles soient sans voix, ne sont pas forcément dépourvues d’agentivité, réussissant enfin à prendre parti dans l’interaction. L’auteure explore également un autre contexte un peu particulier : la demande de consentement éclairé qui est indispensable pour pouvoir enregistrer les consultations des patients allophones. Dans ce cas la demande de consentement donne en effet la voix aux personnes interrogées, mais leur agentivité est assez limitée, puisqu’elles se retrouvent dans une situation somme toute contraignante (Veronique Traverso, "Sans-voix, sans parole, sans ressources : que peut dire la perspective interactionniste ?")

Nadine Celotti, après avoir sondé la question du choix des dénominations des sans-voix, se concentre sur les pronoms personnels et leurs enjeux, utilisés au sein de l’espace social et institutionnel. Dans son étude elle s’intéresse aux personnes qui sont sans voix à cause d’une situation d’exclusion sociale et qui la retrouvent grâce à des porte-voix. Les sans voix, qui à travers le « je » offrent leur témoignage, se réunissent dans un « nous » inclusif. Toutefois le dialogue n’est pas toujours assuré surtout quand ce « nous » s’adresse au « tu » autoritaire du pouvoir institutionnel « qui ne se pose pas comme interlocuteur et de ce fait conduit à un blocage de la dynamique dialogale » (p.10). (Nadine Celotti, "Les sans-voix du « je » au « tu » en passant par le « nous »: une question pronominale et un enjeu sociétal")

Jean-Paul Dufiet nous présente le cas du Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis qui a proposé, comme activité de médiation pour les « nouveaux citoyens », l’écriture, en partant des objets d’art, des textes fictionnels qui ont été ensuite publiés dans un volume intitulé Racines et mis à disposition des autres visiteurs du musée. Cette activité muséale permet donc aux étrangers concernés de ne pas être de simples spectateurs d’une culture qui leur est inconnue, mais de jouer le rôle actif d’acteurs, ou encore mieux d’auteurs, à travers la prise de parole écrite, obtenant ainsi une « voix » et une légitimation culturelle et citoyenne. C’est en effet à travers l’appropriation du patrimoine du musée - qu’ils intègrent dans leurs univers culturels - qu’ils se transforment, à leur tour, en médiateurs de leur propre culture. L’auteur examine, par la suite, la représentation du monde qui ressort de ces contes à travers l’utilisation de stratagèmes typiques du récit fictionnel, de culturèmes et de références culturelles, géographiques, domestiques et gastronomiques (Jean-Paul Dufiet, "L’écriture fictionnelle comme médiation culturelle (au musée d’art et d’histoire de Saint-Denis)"

Ce projet de médiation culturelle est repris par Elisa Ravazzolo, qui se concentre plus particulièrement sur le travail de mise en scène de certains contes du recueil Racines. Dans ce cas donc, la prise de parole écrite est suivie d’une prise de parole orale. L’auteure, dont l’analyse se base sur un corpus d’enregistrements des différentes phases du processus (la visite au musée, les ateliers d’écriture et de mise en scène), s’intéresse surtout aux stratégies discursives et aux dynamiques interactionnelles qui ont porté à la représentation orale des histoires. Les participants, à travers la production narrative et le dialogue interculturel, assument ainsi une posture active dans un processus collectif qui leur permet non seulement d’améliorer leurs compétences sociolinguistiques mais devient aussi bien un acte d’émancipation personnelle que d’intégration sociale. (Elisa Ravazzolo, "La prise de parole de sans-voix allophones: apprentissage du français et intégration socioculturelle")

Dans l’article de Pascale Janot les sans-voix sont les victimes de l’attentat terroriste du 13 novembre 2015 à qui les journalistes de Le Monde tentent de « (re)donner la parole » grâce à une sorte de mémorial interactif sur le site du quotidien. Les portraits textuels des 130 victimes ont été rédigés par les journalistes avec la contribution des proches. L’auteur analyse, du point de vue discursif, plusieurs extraits de ces portraits se concentrant surtout sur les processus d’appropriation de la parole des autres. Tantôt le journaliste intègre les mots de la victime directement dans son écrit, sans mettre en scène le témoin; tantôt, comme dans un jeu de poupées russes, il met en scène le dire du témoin en train de citer la victime ou d’imaginer ce qu’elle aurait pu dire. La scène énonciative est donc reconstruite en redonnant vie aux voix des disparus (Pascale Janot, "Les « sans voix » des attentats du 13 novembre à Paris : une mise en voix de la parole des victimes à la croisée des dires des journalistes et des témoins dans le mémorial du Monde")

Elio Ballardini
se concentre moins sur les sans-voix ‒ dans ce cas des allophones soumis à un procès pénal ‒ que sur ceux qui leur redonnent la voix (et l’ouïe), c’est-à-dire les interprètes-traducteurs. Il s’intéresse notamment au principe de neutralité, qui est requis à cette figure professionnelle mais qui n’a pas une interprétation univoque. Il sonde cette notion polysémique et son lien avec la notion d’impartialité, aussi bien du point de vue juridique que linguistique. Il se demande, en outre, si la totale neutralité, qui est en effet un des piliers déontologiques du médiateur judiciaire, est en effet atteignable tenant compte de la variété des situations auxquelles il est confronté. L’auteur présente également un aperçu du rôle des interprètes à l’intérieur de l’institution judiciaire et des problèmes liés à leur recrutement. (Elio Ballardini, "À propos de la neutralité de l’interprète judiciaire")

Dans sa contribution Caterina Falbo s’intéresse, à son tour, au cas des interprètes judiciaires, mais elle se concentre plutôt sur le rapport entre la voix de la personne allophone et la parole de l’interprète. Ce dernier redonne la voix, tout en la cachant, à ceux qui ne parlent pas la langue de l’institution: en effet, au niveau juridique, ce n’est que la parole de l’interprète qui fait foi, effaçant toute trace de la voix de la personne allophone. L’interprète « ne se limite pas à prêter la voix, mais crée une parole nouvelle, qui est « autre » par rapport à celle qui a été proférée » (p.12). L’auteure présente en effet plusieurs exemples où les (in)compétences de cette figure professionnelle peuvent arriver à modifier l’orientation de l’interaction. La personne allophone, sans-voix, est donc équipée d’une parole qui, « bien qu’elle ne corresponde pas à son dit, est considérée comme lui appartenant » (p. 12). (Caterina Falbo, "La voix de l’interprète, la parole des sans-voix")

L’étude de Natacha Niemants se base sur deux corpus qui recueillent les consultations (assistées par un interprète) des patients allophones, d’un côté, avec des gynécologues et/ou sages-femmes et de l’autre avec des andrologues. Elle étudie le rôle que l’interprète joue dans la co-construction d’un terrain partagé entre soignants et soignés : en stimulant les patients à s’exprimer, en produisant des expansions des questions des soignants et en négociant certaines réponses. Ensuite elle analyse extensivement les « non-dits » en proposant des exemples, tirés des deux corpus, et en se concentrant sur les dynamiques récurrentes ‒ par exemple quand les patients pourraient prendre la parole, mais ils ne le font pas ou quand ils le font et l’interprète choisit de ne pas traduire ‒ afin de souligner l’importance de la transparence dans l’interprétation des non-dits, puisque ceux-ci contribuent aussi à leur tour la construction d’un terrain partagé. (Natacha Niemants, "La voix des patient.e.s en santé reproductive: pour une interprétation des (non)-dits")

En guise de conclusion, Enrica Galazzi reprend la particularité de la préposition privative « sans », qui a été au centre de ce recueil et qui s’affirme de plus en plus dans la langue française contemporaine en devenant un des préfixes les plus utilisés, de manière variée, dans de nombreux domaines ‒ si les « sans » dans la langue commune soulignent une situation de détresse (« sans-papiers », « sans-emploi »), dans la langue technique ils indiquent, en revanche, un progrès technique (« sans-fils », « sans-parabènes »). Elle offre également d’autres réflexions sur les interprètes-médiateurs, qu’elle souligne être à leur tour, des sans-voix « dans leur rôle professionnel qui consiste à s’effacer pour prêter sa voix de façon impartiale, sans prendre position » (p. 3). (Enrica Galazzi, "Postface. Les sans-")

Per citare questo articolo:

Nadine CELOTTI, Caterina FALBO (éds.), La parole des sans-voix. Questionnements linguistiques et enjeux sociétaux, MediAzioni n.26 – 2019, Carnets de lecture n.40, 45, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=599

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