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Audrey ROIG

La Juxtaposition. Historie et (dé)construction d’une complexité, Paris, Classiques Garnier, 2019, 275 pages.

Après un volume publié en 2015 et portant sur la corrélation, dont nous avons rendu compte dans le n° 29 des Carnets de lecture, Audrey Roig nous livre ici une étude consacrée à une autre facette de la liaison propositionnelle sans ligateurs, car c’est la notion même de juxtaposition qui est prise cette fois comme objet d’analyse. L’angle d’attaque retenu est intéressant aussi, parce qu’il s’agit d’un terme faisant partie d’un métalangage grammatical très hétérogène, qui change d’un auteur à l’autre et d’une époque à l’autre. C’est donc tout naturellement une approche diachronique qui structure tout le livre et qui montre le passage de ce terme du domaine physique (la juxtaposition désignant à l’origine un mode d’accroissement des minéraux par adjonction progressive de matière) au domaine grammatical. À partir du XIXe siècle, le rôle régulateur des outils pédagogiques que sont les grammaires scolaires et les institutions préposées à l’organisation de l’éducation nationale se fait de plus en plus fort, tandis que l’apport de la linguistique, sous la forme de la grammaire comparée d’abord, des grands courants de la linguistique générale ensuite, intervient de plus en plus dans le débat autour de la notion et des phénomènes auxquels elle s’applique. Les transformations de la notion sont suivies à travers un nombre assez impressionnant de textes de tous les genres (dictionnaires, grammaires, circulaires ministérielles, manuels scolaires, ouvrages de linguistique), parfois consacrés à des langues exotiques, et arrivent jusqu’à nos jours. Il ne faut pas croire pour autant que cette longue présentation, qui occupe les quatre cinquièmes du livre, soit purement descriptive, car tout le travail est sous-tendu par cinq objectifs majeurs, à savoir: 1) dresser le portrait de la juxtaposition (les différents sens que la notion a acquis à ce jour) ; 2) retracer l’évolution diachronique de la notion ; 3) questionner l’utilité et le rendement de la notion ; 4) examiner le statut et la fonction des signes de ponctuation par rapport à la connexion séquentielle d’éléments dans l’énoncé ; 5) évaluer la convergence entre le discours scientifique, les recommandations des textes officiels et le discours présenté dans les supports pédagogiques. Le dernier chapitre, intitulé Pour en finir avec la juxtaposition, dresse un bilan critique des acquis présentés dans les chapitres précédents et aboutit au rejet de la notion de juxtaposition de la terminologie grammaticale, avant une présentation, peut-être un peu rapide et qui aurait gagné à être davantage détaillée, d’un modèle alternatif basé sur les seules notions de coordination et subordination et complété par la forme de linéarisation et le statut (obligatoire ou pas) du marquage lexical de la connexion.
Le premier chapitre, consacré aux attestations de la notion avant 1800, démarre par des considérations étymologiques autour du sens physique du terme, qu’attestent par ailleurs les dictionnaires de l’Académie et l’Encyclopédie. Parallèlement, la complexification du terme subordination est présenté, car celui-ci constituera par la suite le terme englobant, dans un premier temps, de la notion de juxtaposition.
Le deuxième chapitre est consacré à la première moitié du XIXe siècle, période correspondant à la mise en place de la « première grammaire scolaire ». C’est à ce moment, sous la plume de Destutt de Tracy (1803), que le mot juxtaposé fait son apparition, sous la forme d’un participe passé, pour désigner l’alignement de deux verbes. Le terme apparaît également dans une description de la langue turque (Redhouse, 1846), ce qui commence à introduire le terme dans le domaine grammatical. Parallèlement, les notions de subordination et de conjonction s’étoffent, alors que la coordination désigne à cette époque, sous la plume d’Alix et Daveau (1849) une proposition principale juxtaposée.
C’est à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle (chapitre 3) que la juxtaposition se répand. C’est la période de la « deuxième grammaire scolaire », où tout un outillage terminologique se met en place, calqué la plupart du temps sur la grammaire des langues anciennes, avec une compétition entre l’analyse logique (représentée par Noël et Chapsal, auteurs d’un ouvrage remontant à la période précédente mais toujours réédité) et l’analyse grammaticale. Les ouvrages publiés affichent leur conformité avec les dispositions ministérielles, ce qui commence à déterminer une normalisation relative du métalangage adopté. La coordination et la subordination s’installent comme les deux modalités de raccordement des propositions et la juxtaposition, qui continue à peiner pour s’imposer comme terme scientifique (sens grammatical à peine mentionné dans les dictionnaires), est en revanche de plus en plus utilisée dans les ouvrages grammaticaux, avec une acception morphologique (modalité de combinaison des mots, parfois opposé à composition) et une acception syntaxique, comme mode de liaison propositionnelle sans conjonction, rangé plutôt sous la coordination.
Avec le chapitre 4 (1910-1970) nous entrons dans la troisième grammaire scolaire et dans la période des circulaires ministérielles visant à imposer une harmonisation de la terminologie grammaticale utilisée à l’école. En 1910, il y a la publication du premier Arrêté relatif à la nouvelle nomenclature grammaticale, qui sera suivi d’une mise à jour majeure en 1949. Parallèlement, la Belgique aussi, mais de manière indépendante, publie une directive en 1936 (mise à jour tous les dix ans en moyenne), plus contraignante que la version française, qui autorisait des innovations de la part des enseignants. Les manuels scolaires s’alignent à ces nouvelles normes. Entre 1910 et 1949, la juxtaposition morphologique est encore largement attestée dans les manuels. En ce qui concerne la juxtaposition syntaxique, on constate beaucoup de fluctuations : terme considéré comme non technique par certains, la juxtaposition apparaît chez les autres grammairiens tantôt comme un pendant de la coordination, tantôt comme un mode de jonction spécifique, à côté de la subordination et de la coordination, tantôt, chez les auteurs qui ne reconnaissent que la coordination et la subordination, comme sous-catégorie de la seule coordination pour les uns, de la coordination et de la subordination pour les autres. Dans la période suivante, jusqu’à 1970, les grammaires se mettent plutôt en conformité avec les indications du ministère, bien qu’avec des nuances, et rangent la juxtaposition du côté de la coordination. En Belgique on observe pareille uniformisation aux normes ministérielles, bien que dans ce cas la juxtaposition figure comme une forme de jonction parallèle à la coordination mais indépendante de celle-ci. Le Bon Usage occupe une place à part car cet ouvrage, dont la première édition remonte à 1936, ne s’est jamais conformé aux prescriptions ministérielles. Grevisse reconnaît trois modes de jonction (coordination, subordination, juxtaposition), mais instaure d’emblée une hiérarchie, car cette dernière ne marque aucun rapport et ne se sert d’aucune marque formelle (conjonction), ce qui en fait une forme subalterne de jonction, qu’il n’hésite pas à assigner à la langue parlée. Une dernière section de ce chapitre est consacrée aux travaux des linguistes, qui offrent des analyses souvent très fines, mais qui maintiennent pour la plupart les catégories utilisées par les grammairiens. Il faut cependant signaler au moins l’ouvrage de Gérald Antoine sur la Coordination en français (1958), qui propose une typologie très fine des modes de liaison (11), résultant de la combinaison entre paramètres formel (présence d’une conjonction) et psychologiques (sémantiques), dont 5 pour la seule juxtaposition. Il parle explicitement d’une juxtaposition subordinative et d’une juxtaposition corrélative, ce qui constitue une nouveauté, et dit que la plupart des juxtapositions coordinatives sont en réalité « prédicatives », à savoir qu’elles introduisent un rapport sémantique entre les deux propositions, tels que celui marqué par la conjonction car.
Le chapitre 5, consacré à la quatrième et (pour l’instant) dernière grammaire scolaire, couvre la période de 1970 à nos jours. La division du chapitre en quatre parties reprend celle du chapitre précédent. Il est d’abord question des textes de référence relatifs aux réformes scolaires, dont le premier date de 1972 (Instructions officielles), et qui est complété par le nouveau code de terminologie en 1975. Les réformes successives voient d’abord l’essor du structuralisme et des transformations de phrases (1972-1995, suivi d’une vogue de la grammaire de phrase (1995-2008), pendant laquelle la juxtaposition s’éclipse pour un temps, avant de revenir à la grammaire de phrase (2008-aujourd’hui). Ensuite, ce sont les manuels scolaires qui sont passés en revue, avec la précision que, du CM2 au collège, on constate souvent un changement dans la terminologie grammaticale : les modes de liaison (parmi lesquels la juxtaposition est souvent présentée comme mode de connexion spécifique ou comme sous-catégorie de la coordination seulement ou de la coordination et de la subordination à la fois) font en effet l’objet d’une présentation assez développée au collège. Les trois tendances repérées dans les textes réglementaires se retrouvent ici dans les textes destinés à l’enseignement, et l’auteur en dresse un portrait minutieux, avec la constitution de typologies d’approches différentes. Une troisième partie est ensuite consacrée aux grammaires scolaires et d’usage, destinées à un public plus large. Audrey Roig constate l’extrême hétérogénéité terminologique utilisée par les auteurs, qui multiplient les typologies classificatoires proposées. Pour essayer de les systématiser, l’auteur a recours à une typologie abstraite basée sur le nombre de catégories mises en jeu. Lorsque la subordination n’est pas prise en compte, on peut opposer des typologies à trois entrées (la juxtaposition comme mode de liaison spécifique face à la coordination et à la subordination) à des typologies à deux entrées (la juxtaposition jouant alors le rôle de sous-catégorie de la coordination). En revanche, chez les auteurs qui prennent en compte la subordination, on peut rencontrer des typologies allant de deux à cinq entrées, comprenant, dans leur version maximale, la juxtaposition, la coordination, la subordination, la corrélation et l’incise ou parenthèse. Les dénominations parfois différentes et les emboîtement des catégories-mères et filles viennent complexifier notablement ces typologies. La quatrième partie du chapitre est consacrée aux ouvrages de linguistique, qui montrent pour la plupart les limites opérationnelles de la juxtaposition. Un certain nombre de linguistes n’hésitent pas à abandonner le terme, tels Le Goffic (1993), Rousseau (2007), ainsi que les linguistes à l’origine des approches macrosyntaxiques pour la description de l’oral (Blanche-Benveniste 1990, Berrendonner, 2011 etc.). Certains gardent par contre le terme, mais sans lui donner d’acception technique, tandis que, chez d’autres, le terme juxtaposition est récupéré dans son application à la morphologie (Pires 2000, Mounin 1974, Arnaud 2003, Picone 1996). Un quatrième groupe de linguistes, enfin, applique ce terme à la syntaxe, tantôt comme synonyme de parataxe ou d’asyndète, tantôt comme terme désignant un mode spécifique de liaison. Cette tentative de mieux préciser, voire de spécialiser le terme, en délimitant les cas auxquels il s’applique, n’arrive cependant pas à dépasser le méli-mélo déjà observé à propos des grammaires scolaires.
Le panorama, riche mais finalement peu opératoire, dressé dans les cinq premiers chapitres, ouvre, dans le sixième et dernier chapitre de l’ouvrage, à la proposition de rejeter la notion de juxtaposition du champ grammatical et pédagogique et de ne le conserver qu’au titre de mot de la langue courante pour désigner la mise côte à côte de deux éléments (syntagmes ou propositions). Après avoir proposé son propre modèle de liaison inter-unités, basé sur la division binaire entre coordination et subordination, qui s’appuie sur le mécanisme de l’incidence externe et qui ne laisse pas de place à d’autres formes de liaison, l’auteure passe en revue les arguments en faveur de la juxtaposition, dont elle montre la faiblesse et le caractère parfois contradictoire : le (non) marquage lexical, le marquage graphique (ponctuation), le marquage prosodique (peu consistant, au vu des données instrumentales), ainsi que la combinaison/commutation entre marques graphiques et lexicales (qui seraient, de ce point de vue, redondantes ou antinomiques). « Que faire à présent de la juxtaposition ? », s’interroge Audrey Roig dans son dernier paragraphe. Le rejet qu’elle prône s’accompagne toutefois d’une proposition d’outils d’analyse pour les phénomènes de connexion syntaxique, comportant trois niveaux : tout d’abord, au niveau de la liaison, qui vise l’élaboration syntaxique de l’énoncé, les deux notions de coordination et de subordination ; ensuite, au niveau de la linéarisation, une panoplie de catégories (détachement, énumération, apposition, insertion, corrélation), qui se différencient par rapport aux domaines dans lesquels elles jouent (syntaxe, sémantique, énonciation, pragmatique). Enfin, au niveau du marquage lexical, la description est complétée par un continuum allant de l’absence obligatoire de marquage au marquage lexical obligatoire en passant par le marquage facultatif.

[Ruggero DRUETTA]

Per citare questo articolo:

Audrey ROIG, La Juxtaposition. Historie et (dé)construction d’une complexité, Paris, Classiques Garnier, 2019, 275 pages., Carnets de lecture n.40, 45, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=601

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