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Jean-François SABLAYROLLES

Comprendre la néologie. Conceptions, analyses, emplois

Jean-François SABLAYROLLES, Comprendre la néologie. Conceptions, analyses, emplois, Limoges, Lambert-Lucas (coll. « La Lexicothèque »), 2019, pp. 305.

Cette monographie de Jean-François Sablayrolles constitue à la fois un manuel de néologie, comblant ainsi une lacune dans la production éditoriale, et un passage en revue critique des thèmes de recherche actuels dans ce domaine. Elle s’adresse non seulement aux chercheurs mais aussi aux étudiants, y compris aux apprenants étrangers ; tous les publics pourront apprécier la clarté de l’organisation textuelle, la progression des arguments et les nombreuses indications bibliographiques à la fin de chaque sous-section, qui permettent d’approfondir les thématiques souhaitées. Une bibliographie générale regroupant toutes ces bibliographies « partielles » est disponible sur le site de l’éditeur : http://www.lambert-lucas.com/livre/comprendre-la-neologie-conceptions-analyses-emplois/
Dans l’Introduction, l’auteur expose l’intérêt général de la thématique : la néologie est « un phénomène linguistique massif, permanent et universel » et son « étude contribue à une meilleure connaissance du système lexical d’une langue [...] et de ses évolutions » (p. 7). Par ailleurs, étudier les néologismes conduit nécessairement à se pencher sur la dimension socioculturelle du langage. Enfin, il s’agit d’analyser les innovations apportées dans ce domaine par le développement constant des outils informatiques.
Le livre est divisé en trois parties, chacune comprenant trois chapitres. La première partie (« Approches du concept », pp. 11-82) s’ouvre sur un historique du concept, d’où émerge une absence prolongée de dénomination propre pour les notions de néologie et néologisme, dont les premières attestations en français remontent au XVIIIe siècle. D’ailleurs, néologisme a longtemps gardé une connotation négative, liée à l’abus dans l’emploi de mots nouveaux, y compris dans le domaine de la stylistique. Fait de « parole », la néologie a été marginalisée par la linguistique moderne (modèles structuralistes ou générativistes), qui a privilégié l’étude du système de la langue et, plus généralement, le lexique a été négligé par rapport aux autres niveaux d’analyse linguistique (notamment la phonétique et la syntaxe). Bien que d’autres approches « lexicalistes » aient remis le lexique au centre de leurs descriptions, ces études n’ont guère suscité un regain d’intérêt pour la néologie. En revanche, on assiste à un renouveau d’intérêt pour les aspects formels et sémantiques de la néologie grâce aux développements de la linguistique du corpus et du TAL.
Le chapitre 2 se concentre sur trois questions. La première concerne le choix de l’unité d’analyse opératoire pour la néologie : après un passage en revue des différentes dénominations d’unité lexicale en sciences du langage, Sablayrolles s’arrête sur la notion de lexie, créée par Bernard Pottier et reprise par plusieurs linguistes. Signe linguistique et unité fonctionnelle mémorisée en compétence, c’est la lexie qui peut rendre compte de la néologie lexicale dans toutes ses dimensions. La deuxième question porte sur les manifestations de la néologie, qui se répartit en néologie formelle (nouveau signifiant), sémantique (nouveau signifié) et syntaxique (changements dans la combinatoire), ainsi que sur les flottements du sentiment néologique. La troisième est liée à la temporalité : à partir de quand une lexie est-elle néologique ? La position de Sablayrolles est très nette à cet égard : « il y a néologisme dès la création d’une nouvelle lexie ou une innovation nette dans le sens ou l’emploi d’une lexie existante » (p. 45-46), car « personne n’est jamais sûr de l’avenir d’un néologisme » (p. 47). Soit qu’ils contribuent à l’évolution du lexique, soit qu’il s’agisse de phénomènes de créativité lexicale, la description des différents types de néologismes incombe au lexicologue. Question encore plus épineuse : jusqu’à quand une lexie est-elle néologique ? Il est évidemment impossible de donner une réponse valable pour tous les cas, car la durée de la néologicité est tout sauf uniforme et varie en fonction de plusieurs paramètres, en particulier de nature sociolinguistique.
Le chapitre 3 est consacré aux relations entre néologie, lexicographie et outils informatiques. Choisir un dictionnaire, ou plusieurs dictionnaires, comme corpus d’exclusion est une option qui ne va jamais de soi et qui peut avoir des implications profondes dans la veille néologique, étant donné les lacunes des répertoires lexicographiques et leurs inévitables divergences aux niveaux macrostructurel et microstructurel. D’ailleurs, la lexicographisation des « néologismes » dans les différents dictionnaires correspond à des pratiques très variables, plus ou moins prudentes (voire frileuses). Quoi qu’il en soit, « un mot entre dans un dictionnaire quand et parce qu’il n’est plus un néologisme » (p. 63), ce qui explique les guillemets dans la phrase précédente. Une catégorie spéciale est constituée par les dictionnaires de néologismes, dont l’objectif principal est de recenser des formes qui ne figurent pas dans d’autres répertoires. La dernière étape de cette première partie du livre part du constat suivant : « Le développement des ressources informatiques a eu des influences indirectes et directes sur la néologie » (p. 73). Notamment, les outils informatiques sont utilisés pour l’extraction (semi-)automatique des néologismes et pour vérifier leur diffusion dans de grands corpus numériques. Si les principes de l’extraction automatique sont simples (importation, traitement et repérage des néologismes candidats), la pratique se heurte à des difficultés considérables, liées à la validité du corpus d’exclusion, au choix du corpus de travail (qui pénalise inévitablement la langue orale) et à des phénomènes de « bruit » (réponses linguistiquement non pertinentes) et de « silence » (non-reconnaissance de néologismes véritables), qui peuvent être partiellement résolus par une description de la combinatoire des lexies. Pour ce qui est des requêtes sur grands corpus et des moteurs de recherche, l’expérience apprend à se méfier des résultats bruts et à s’interroger sur la qualité et la représentativité des énoncés.
La deuxième partie (« Typologie », pp. 83-184) est la plus vaste. Sablayrolles illustre tout d’abord (chapitre 4) la grande hétérogénéité des typologies descriptives des néologismes et leurs fondements théoriques. Plusieurs classements sont fondés sur les domaines, d’autres sur les créateurs et le mode de création, d’autres encore sur l’origine des formants, etc. Il s’agit plutôt, selon l’auteur, de bien marquer l’aspect dynamique, processuel de la néologie, ce que permettent les typologies fondées sur les procédés de création, appelés matrices lexicogéniques. La catégorisation de Sablayrolles s’inspire notamment des matrices de Jean Tournier. Le chapitre 5 offre des précisions utiles au niveau théorique et terminologique, qui concernent par exemple la nature des éléments de formation du type anthrop-e/o, phil-e/o, etc., qui servent à la composition savante, la distinction entre affixes dérivationnels et marques flexionnelles et celle, fondamentale, « entre l’analyse morphologique d’une lexie et l’identification de la matrice lexicogénique qui produit le néologisme » (p. 116). Le chapitre 6 fournit une présentation détaillée de la typologie hiérarchisée des matrices adoptée par Sablayrolles, illustrée par le tableau de p. 127. Il s’agit d’un modèle qui prend en compte uniquement les procédés attestés en français et qui « repose sur une opposition fondamentale entre la matrice externe qu’est l’emprunt [...] et toutes les autres matrices, qui sont internes au système de la langue » (p. 124). Quatre grands groupes sont ainsi identifiés : les matrices morpho-sémantiques (par construction – affixation, flexion et composition –, imitation et déformation), les matrices syntactico-sémantiques (qui comportent des changements de fonction ou au niveau du sens des lexies, comme dans le cas de la métaphore et de la métonymie), les matrices purement morphologiques (par réduction de la forme) et les matrices phraséologiques (création et détournement d’expressions). La section sur la composition est particulièrement fournie et présente des développements intéressants sur les aspects syntactico-sémantiques des composés et sur le procédé de l’amalgamation. Dans la dernière section du chapitre, consacrée à l’emprunt, Sablayrolles veille à distinguer ce dernier des « créations sous influence », qui comprennent les faux emprunts/allogénismes, les calques morphologiques, les traductions et les « synthèses néologiques », « créations comblant une lacune lexicale révélée par l’existence d’un mot dans une autre langue » (p. 179), par ex. : hameçonnage / phishing ou lanceur d’alerte / whistleblower. Globalement, le chapitre 6 est très riche en exemples et permet au lecteur de bien saisir les caractéristiques de chaque procédé, même pour les cas les plus délicats.
Dans la troisième partie (« Utilisations et utilisateurs de la néologie », pp. 185-268) sont abordés les aspects énonciatifs des néologismes et leurs implications sociales. Le chapitre 7 se focalise sur les créateurs des néologismes, leur statut sociolinguistique et leur légitimité en tant que locuteurs, ainsi que sur les circonstances de la situation énonciative, parmi lesquelles le type de source constitue une donnée incontournable. Il faut aussi prendre en compte les réactions épilinguistiques aux néologismes, qui s’accompagnent volontiers d’un jugement de valeur, et les manifestations textuelles des innovations lexicales, souvent signalées par des marques typographiques et surreprésentées dans les titres, par exemple. Les motivations des néologismes sont multiples et ne se bornent pas à la nomination, qui correspond à « la nécessité de dénommer de nouvelles réalités de divers types » (p. 196) mais qui sert aussi à renommer, parfois par euphémisme, des réalités déjà existantes. En effet, on peut identifier également d’autres motivations : une fonction d’appel, très visible dans les slogans publicitaires, des néologismes expressifs, ludiques ou avec une fonction identitaire et cryptique (on pense naturellement au « langage des jeunes »), des néologismes qui révèlent une influence allogène, comme dans le cas de la francisation de verbes tels que forwarder ou liker. Enfin, les néologismes littéraires ont une spécificité qui leur est propre. Bien que les écrivains soient des scripteurs doués d’une grande légitimité, leur production néologique a toujours suscité de vastes polémiques. D’ailleurs « les œuvres littéraires, plus que tout autre type de production, peuvent avoir une longévité extrême » (p. 204), ce qui peut entraîner des erreurs de réception et d’interprétation des néologismes. De manière générale, les néologismes en littérature peuvent être catachrésiques, visant à « combler une lacune du lexique d’une langue pour dire une réalité innommée jusqu’alors » (p. 206), rechercher l’originalité (on pense à Laforgue ou à Novarina) ou la provocation, créer des mondes de fiction ou encore illustrer les richesses de la langue française, y compris par la remise en circulation de lexies ignorées de la plupart des lecteurs, que Sablayrolles appelle « paléologismes ».
Le chapitre 8 est consacré aux thèmes de la politique linguistique et de l’aménagement de la langue. Un excursus historique permet d’apprécier les initiatives institutionnelles et privées dans ce domaine, depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) jusqu’à l’essor des nombreux chantiers en terminologie au XXe siècle et aux différents réseaux et associations français et francophones visant le plurilinguisme et la coopération internationale. Une partie importante du chapitre aborde les institutions officielles en charge de la langue française, à commencer naturellement par l’Académie française, son rôle dans l’élaboration d’une norme lexicographique et sa contribution dans le dispositif d’aménagement de la langue, jusqu’à la DGLFLF (Délégation générale à la langue française et aux langues de France) et aux organismes de la francophonie. Les sections suivantes traitent des critères de la bonne formation des termes officiels, de leur diffusion auprès du public (par ex. grâce à FranceTerme) et de leur éventuelle implantation dans les discours des locuteurs.
Le chapitre 9, enfin, est consacré aux aspects sociolinguistiques de la néologie et vise à mettre en évidence les relations entre créateurs et destinataires des néologismes, y compris dans la presse, qui reste « le moteur principal de l’évolution du lexique » (p. 253) car elle fait circuler des innovations lexicales qui seront sans doute reprises par le grand public. Sablayrolles met aussi en évidence les relations entre le concept de « formule » (dont il souligne le figement, l’inscription discursive, le fonctionnement comme référent social et la dimension polémique) et celui de « néologie ». Les néologismes sont révélateurs des grandes tendances sociétales, qu’il s’agit d’étudier en s’appuyant sur des corpus médiatiques de large diffusion, pour éviter le risque d’idiosyncrasies. Bien entendu, certains domaines sont plus néologènes que d’autres, mais si l’on se place du point de vue des locuteurs, la notion de « néologisme de luxe » n’a plus de sens, car tout néologisme est suffisamment motivé pour celui qui l’utilise. Il faut également rappeler qu’à l’heure de la mondialisation beaucoup de néologismes et d’emprunts apparaissent presque simultanément dans de nombreux pays, ce qui justifie l’intérêt d’une approche comparative et interlangue.
Le volume s’achève par des annexes qui regroupent, dans l’ordre, les champs d’analyses de la base de données Neologia (repris pour l’essentiel dans la plateforme Néoveille), une bibliographie générale avec une trentaine d’articles et ouvrages fondamentaux et deux index, des auteurs cités et des notions.
Presque vingt ans après La néologie en français contemporain (Honoré Champion, 2000), Jean-François Sablayrolles nous livre une autre contribution fondamentale pour la compréhension d’un phénomène majeur, qui investit toutes les langues, chacune d'une manière spécifique. Affichant un ancrage très fort dans la tradition de la linguistique française et une ouverture stimulante sur les innovations apportées dans la discipline par les technologies du numérique, l'ouvrage de Sablayrolles est destiné à faire date.

[Giovanni TALLARICO]

Per citare questo articolo:

Jean-François SABLAYROLLES, Comprendre la néologie. Conceptions, analyses, emplois, Carnets de lecture n.40, 45, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=605

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