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Paul BACOT

Guide de culture politique – Les clés pour comprendre le discours politique français

Paul BACOT, Guide de culture politique – Les clés pour comprendre le discours politique français, Paris, Ellipses, 2019.

C’est un ouvrage sous forme d’abécédaire (de « Abracadabrantesque » à « Zéro » pour « Gauche, année zéro ») que nous livre Paul BACOT et qui décline toutes sortes de vocables ou d’expressions susceptibles de nous aider à « comprendre le discours politique français » . Ces noms propres, petites phrases, titres, qualificatifs ou fragments de discours célèbres relèvent de la culture politique française qu’il est nécessaire de décrypter si l’on veut saisir toutes les nuances pragmatiques, historiques que ces expressions sous-entendent en discours. Pour ceux qui ne possèdent pas la mémoire collective des Français, ce livre permet d’accéder au jargon politique, à ses références parfois opaques, bien plus implicitées que clairement évoquées, et donc de saisir les allusions qui tissent cette complicité entre l’homme ou la femme politique et le citoyen, entre les commentateurs politiques intervenant dans les médias et le public.
Ainsi P. Bacot entend nous éclairer en remontant le fil sémantique de ces expressions jusqu’à l’énonciateur originel, et en illustrant le contexte politique et social dans lequel elles ont vu le jour. Cette origine énonciative peut du reste, accessoirement, être empruntée à des situations politiques étrangères dont on a pu ressentir l’influence en France. C’est le cas, par exemple, de « No pasaran » qui se décline en français sur le schéma « x ne passera pas » (comme dans « le fascisme ne passera pas ! »). On pourra noter, également, l’entrée « Renzi » et le titre du Monde du 18 décembre 2017 qui illustre son emploi en discours : « Nouveau Renzi, rival de Merkel, clone de Blair : les multiples visages de Macron à l’étranger » (p.248).
La plupart de ces expressions, qui ont désormais subi une cristallisation, se retrouvent dans les commentaires de l’actualité sur tous les médias et les réseaux sociaux. Souvent reprises de manière ironique, ou faisant l’objet de tropes, telles que l’antonomase, la métonymie ou la synecdoque, elles sont réadaptées aux nouvelles circonstances et participent à la polyphonie du texte politique. C’est pourquoi ces modifications sémantiques intéressent le linguiste qui analyse leur circulation en discours.

Puisqu’il est impossible de faire un compte-rendu exhaustif de cet abécédaire, nous vous proposons ici de dresser une classification de ces expressions et vocables, que nous pourrions énumérer comme suit :
- les formules : « La France d’en haut/ d’en bas » (Raffarin 2002), « la fracture sociale » (campagne électorale de Chirac en 1995) ;
- les slogans de campagne : « La Force tranquille » (Mitterand 1981), « le changement, c’est maintenant » (Hollande « 2017) ;
- les slogans emblématiques de manifestations importantes ou de portée internationale : « Dégage !» (manifestations en Tunisie de 2012), « la Manif pour tous » (manifestation contre la loi dite « le mariage pour tous » en 2012) ; « Indignez-vous » (titre d’un célèbre petit livre signé Stéphane Hessel qui donna lieu à la création du mouvement contestataire : les Indignés), ou encore le célèbre slogan « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » ;
- le nom de mouvements politiques et de partis politiques : « Nuit debout », « En Marche » ;
- les chrononymes plus précisément appelés « praxonymes » (nom propre d’évènement), c’est-à-dire des dates servant de repères temporels dans le cours de l’histoire politique et qui ont eu un impact social, économique ou culturel significatif : « Mai 68 », « Front populaire », « 10 mai » (le 10 mai 81, date de l’élection de Mitterrand et de l’arrivée de la gauche au pouvoir) , « Vingt-et-un avril » (expression qui fait l’objet d’une antonomase pour indiquer la présence au deuxième tour des présidentielles de Jean-Marie Le Pen contre Jacques Chirac en 2002, donc d’une victoire inattendue de l’extrême droite) ;
- Des noms propres (antroponymes) désignant des hommes politiques et les néologismes, qui en dérivent avec leur charge sémantique particulière : Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Balladur… ; « merkelisation », « juppéiser » (qui doit être compris comme « quelqu’un dont on croit qu’il va gagner et qui perd à la fin », p.155) ;
- les toponymes utilisés en antonomase : « Florange » qui désigne une usine du groupe ArcelorMittal où la gestion de la crise sociale par les pouvoirs politiques a été désastreuse (2012), et l’instrumentalisation de cette crise dans la campagne présidentielle de François Hollande ; « Epinay » (Congrès des socialistes en 1971 qui adopte la stratégie d’union de la gauche), « Grenelle » (les accords de Grenelle signés en 1968 où syndicats, patronat et gouvernement ont signé des accords sociaux ; par antonomase on a formé, par exemple « le Grenelle de l’environnement ») ;
Certains de ces toponymes sont aussi des lieux de mémoire : il suffit de citer, par exemple, Bastille, Solutré etc. ; l’évocation de ces lieux de mémoire montre bien sûr indirectement le positionnement politique de celui qui le met en discours de manière positive ou péjorative (débouchant sur une « guerre des mémoires ») ;
- des fragments de discours politiques célèbres qui deviennent des références couramment citées : « Moi Président » (la fameuse anaphore du débat de l’entre-deux-tours Hollande-Sarkozy) ; ou encore « carrière de dictateur » prononcée par le Général De Gaulle en 1958 : « pourquoi voulez-vous qu’à soixante-sept ans je commence une carrière de dictateur ? », une question rhétorique qui répondait à ceux qui le soupçonnaient de vouloir attenter à la démocratie.

Bien entendu, cet ouvrage n’a pas la prétention d’être exhaustif mais la teneur de ces articles nous montre au final, combien nos discours sont influencés, modélisés par d’autres discours qui les traversent et qui sont « déjà-là ». Ces petites phrases devenues célèbres grâce à leurs diffusions répétées sur tous les médias, reprises en boucle par les commentateurs, recontextualisées en fonction de l’actualité du moment doivent, en effet, être explicitées pour les jeunes générations ou pour ceux qui s’intéressent au discours politique et/ou qui ne sont pas au fait de l’actualité française.
Cet abécédaire est sans doute destiné à être complété ou remanié, car, comme le souligne l’auteur, on ne peut pas connaitre à l’avance la persistance de ces éléments dans les discours et dans nos mémoires (discursives, collectives). Nous pensons donc que d’autres expressions pourraient y avoir leur place, comme « premiers de cordée » (expression prononcée par Emmanuel Macron et maintes fois reprise ou décriée par les acteurs sociaux), ou encore l’expression de droite et d’extrême droite « Français de souche » qui suscita bien des débats d’historiens, de démographes, de personnages politiques ainsi que de nombreuses controverses sous le gouvernement Hollande.

[Lorella SINI]



Per citare questo articolo:

Paul BACOT, Guide de culture politique – Les clés pour comprendre le discours politique français, Carnets de lecture n.40, 45, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=607

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