Versione stampabile

Chiara MOLINARI, Nadine VINCENT

Dictionnaires et culture numérique dans l’espace francophone. Portrait actuel de la lexicographie en ligne, Etudes de Linguistique appliquée

Chiara MOLINARI, Nadine VINCENT (dir.) Dictionnaires et culture numérique dans l’espace francophone. Portrait actuel de la lexicographie en ligne, Etudes de Linguistique appliquée, 194, 2019.

Présentées au colloque « Dictionnaire et culture numérique dans l’espace francophone », (Milan, octobre 2018), les contributions ici réunies analysent un ample éventail de ressources lexicographiques accessibles dans le Web 2.0 à partir de différents points de vue.
Le recueil s’ouvre avec deux articles dont l’objectif est d’analyser la neutralité des renseignements fournis par certains outils lexicographiques collaboratifs disponibles en ligne sur des sujets variés.
Franck Sajous, Nabil Hathout et Amélie Josselin-Leray (« Du vin et devin dans le Wiktionnaire : neutralité de point de vue ou neutralité et point de vue ? » p. 147-164) comparent les articles de Wiktionnaire avec ceux du Larousse (en accès libre) et du Petit Robert (version en abonnement) dans les domaines « sensibles » de l’occultisme et du surnaturel et, ensuite, du vin, afin de vérifier la neutralité affichée par le projet collaboratif Wiktionnaire. Après avoir montré les limites d’une approche automatique de repérage de la subjectivité dans le discours lexicographique, les AA. se penchent sur l’analyse des définitions des deux domaines considérés comme des « zones grises » où les appréciations subjectives seraient plus facilement identifiables. La comparaison du Wiktionnaire avec les dictionnaires traditionnels montre qu’en dépit de la volonté de neutralité affichée par le dictionnaire collaboratif, les énoncés définitoires contiennent de nombreuses marques d’évaluation subjective, trahissant parfois le maintien de stéréotypes et de représentations véhiculées également par les autres sources dictionnairiques.
John Humbley (« Vedettariat militant des dictionnaires collaboratifs ? », p. 165-176) se penche sur l’analyse du traitement des anglicismes dans Wiktionnaire et Wikipédia dans le but de comprendre la position de ces deux outils lexicographiques par rapport à la politique linguistique officielle en France. Les analyses partent du constat que la recherche d’un anglicisme dans ces plateformes renvoie au terme en français, recommandé par France Terme : ce phénomène répond à une volonté délibérée de promotion de formes françaises recommandées ou plus simplement à une « commodité de consultation » ? Les analyses quantitatives et qualitatives tant des renvois que des commentaires des usagers mettent en lumière la prédilection de ces deux outils pour les termes officiels; le principe de neutralité est respecté dans des proportions différentes : si Wikipédia reste plutôt fidèle au principe de neutralité, Wiktionnaire semble plus dépendant des choix de France Terme.
Mireille Elchacar (« Comparaison du traitement lexicographique des appellations des identités de genre non traditionnelles dans les dictionnaires professionnels et profanes », p. 177-191) analyse les néologismes pour nommer les « appellations d’identité de genre et d’orientation sexuelle non traditionnelles » dans des lexiques profanes (Wiktionnaire, Chambre de commerce LGBT du Québec, Fédération internationale des enseignantes et des enseignants du Québec, Rainbow Project de la Communauté Européenne) et dans des dictionnaires professionnels (Usito, Grand Dictionnaire Terminologique, Petit Robert électronique) avec le double objectif de vérifier si le traitement lexicographique de ces entrées est adéquat aux référents et si la nomenclature choisie reflète les usages dans la presse générale. En ce qui concerne les nomenclatures, la comparaison avec les termes les plus utilisés dans la presse montre que tous les lexiques et dictionnaires sont comparables, le GDT étant néanmoins le plus complet. Pour ce qui est du traitement lexicographique, l’A. remarque des lacunes dans les deux typologies d’ouvrages, où le sens de certaines appellations pourtant très utilisées (LGBT, Trans) ne fait pas toujours l’objet d’une définition satisfaisante, ni dans les dictionnaires professionnels ni dans les ouvrages profanes.
Michela Murano (« Les dictionnaires collaboratifs et la phraséologie : de la description du patrimoine existant à l’invention de nouvelles séquences figées », p. 193-210) se propose de comprendre dans quelle mesure et comment les dictionnaires collaboratifs en ligne (Reverso, Wiktionnaire, La Parlure, Expressio, Dico2rue, Dico des mots) permettent d’enrichir la description du patrimoine phraséologique du français à partir des séquences figées ayant le sens « être ivre » repérées dans le Petit Robert. Après la présentation de remarques détaillées sur la macrostructure et la microstructure de ces dictionnaires (lemmatisation des séquences figées, paraphrases du sens sur des tons plus ou moins professionnels, ampleur du développement onomasiologique, présence d’images, etc.), les analyses montrent que si Reverso et Wiiktionnaire présentent un grand nombre de séquences figées enregistrées par le Petit Robert, les autres dictionnaires constituent des véritables observatoires de séquences figées « éphémères », et par là, ils se révèlent des instruments particulièrement utiles pour observer le figement en train de se faire.
C’est encore la question du genre, cette fois-ci des mots, qui est abordée par Sophie Piron (« Des premiers dictionnaires à la lexicographie profane numérique : parcours lexicographiques de féminisation » p. 211-226). Elle s’intéresse à la féminisation de 51 noms d’agent (fonctions, grades, professions) dans les dictionnaires depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours sur un corpus conséquent de 37 ouvrages lexicographiques (à partir des Nicot, Richelet et Furetière, en passant par les DAF, l’Encyclopédie, Le Féraud, le Bescherelle, pour arriver aux Larousse, Petit Robert et Wiktionnaire). L’A. concentre ses analyses dans six domaines professionnels (agriculture, artisanat, arts de la table, établissements, santé et arts) dans une perspective diachronique. L’aperçu diachronique de la féminisation des noms d’agent montre une grande fluctuation des premières attestations des féminins suivant la répartition thématique (les féminins des noms de professions liées à un apprentissage professionnel et à la vente apparaissent bien plus tôt que ceux relevant de métiers liés à une instruction formelle). En général, les analyses montrent que si l’on observe un mouvement vers la féminisation des noms d’agent dans les dictionnaires plus récents, on constate encore de nombreuses réticences en ce qui concerne tant la lexicographie professionnelle que la lexicographie profane.
Valeria Zotti (« Ressources numériques pour la traduction des mots désignant des Realia » p. 227-245) s’intéresse aux changements des ressources électroniques, professionnelles et profanes, pour la traduction des realia propres au Québec. Le corpus lexicographique pris en compte est constitué de deux types de ressources : des dictionnaires professionnels et profanes (Petit Robert, Petit Larousse, TLFi, Usito, Wikébec, Wiktionnaire, etc.) d’une part et des outils de traduction (comme des logiciels de traduction automatique, des dictionnaires bilingues commerciaux et des modules lexicographiques gratuits) d’autre part. L’analyse de la macro et de la microstructure des dictionnaires institutionnels, français et québécois, confirme leur fiabilité en termes de nombre et de qualité de renseignements, bien que les publics auxquels ils s’adressent impliquent des différences notables au niveau du marquage par rapport à l’usage. En ce qui concerne les dictionnaires collaboratifs, les résultats sont plus variables suivant la ressource prise en compte et en général présentent « un traitement plus faible des mots » (p. 235) du corpus.
Pour ce qui est du second type de ressources analysés, l’A. remarque que les logiciels de traduction automatique ne constituent pas des supports aux traducteurs, étant donné que leurs dictionnaires intégrés sont pauvres du point de vue terminologique. Néanmoins, des traductions plus pertinentes sont fournies lorsque les mots sont recherchés dans leurs contextes d’apparition.
Les dictionnaires bilingues (gratuits et non) non plus ne sont pas des outils très performants, tant au niveau de la nomenclature que de son traitement (marquage parfois incorrect, définitions insuffisantes, équivalents traductionnels de mauvaise qualité), ce qui montre la nécessité d’enrichir les ressources électroniques pour que ces répertoires puissent profiter vraiment aux traducteurs.
L’optique contrastive adoptée par les contributions ainsi que la richesse et la variété des corpus pris en compte permettent de dresser un panorama exhaustif des pratiques lexicographiques du web 2.0 et de mesurer de manière plus réaliste leur degré d’innovation et leur complémentarité avec les ressources lexicographiques traditionnelles.

[STEFANO VICARI]

Per citare questo articolo:

Chiara MOLINARI, Nadine VINCENT, Dictionnaires et culture numérique dans l’espace francophone. Portrait actuel de la lexicographie en ligne, Etudes de Linguistique appliquée, Carnets de lecture n.40, 45, 0, http://farum.it/lectures/ezine_articles.php?id=608

Il logo di Farum

Questo sito è stato realizzato con DOMUS